Dialogue et récit : histoires de flux (3)
La femme de Lot regarda en arrière, et elle devint une statue de sel.
Il lui arrive de se demander si lui aussi, il aurait désobéi. Se retourner pour regarder, sous le voile rouge et poussiéreux du ciel, la cité anéantie par le soufre et le feu.
Des sonneries de trompette devaient retentir de toutes parts ; on entendait des os craquer sous l’effet de la chaleur, ou peut-être dévorés par des bêtes sauvages et des oiseaux de proie, des nuées de sauterelles, parcourant la plaine noircie. Une odeur âcre, des effluves mêlées de salpêtre, de goudron, de résine brûlée, émanaient des mines en flammes, de cuivre, de plomb et même d’argent. Toute substance composée perdait ses deux principes, fixes et volatils.
Dans des maisons ornées de bibelots obscènes et de divans en loque, meublant des antichambres où des lambeaux de chair se décollaient de silhouettes presque encore humaines, figées dans des postures animales, les corps décharnés se consumaient lentement, maintenant que la cristallisation avait opéré. Des vieilles femmes vêtues de noir aux allures de sorcières, les yeux éteints comme des harpies malicieuses, des listes interminables de noms qu’il fallait déchiffrer et retenir. Partout la terre se crevassait, s’affaissait sous les coulées de lave et les tremblements du sol.
Après le feu, la pluie tomba pendant des mois entiers. Les vignes d’où on aurait tiré des vins en quantités innombrables, les jardins luxuriants, les vergers, les champs de blé, les vastes cimetières, les gradins des amphithéâtres où se jouaient des fantaisies orgiaques ; tout était maintenant englouti sous une mer saumâtre, grouillante d’hydres et d’hippocampes, tellement lourde de sel qu’elle laisse parfois émerger des cristaux blancs, des débris en tous genres, tronçons de colonnes, des briques et de la terre, pierres ponces ou portant des empreintes de coquillages.
Puis vint l’hiver, après les pluies d’automne. Derrière lui, le chaos retombé ; devant, le nivellement étrange de la terre.
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