Dialogue et récit : poursuite de vent (2.1)

Quand tout avait commencé on ne s’en rappelait plus. D’un seul coup, les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne n’usèrent plus sous l’effet des intempéries.
Pourtant les changements à la surface de la terre s’étaient opérés graduellement, parfois par excès de chaleur, d’autres fois par excès de froid. Alors tout devenait sec et insensible.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, le mélange des éléments, la corruption des corps qu’on avait disséqués pour y trouver les veines et les nerfs. Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires. On pouvait expliquer les tremblements de terre et l’origine des gouffres, on s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.

Dialogue et récit : poursuite de vent (2)

Dans ses bras l’enfant était mort car on ne prenait plus soin de rien, on n’avait plus de roi pour sauver ce qui restait. La concupiscence de la mort triomphait seule sur la plaine aride balayée par les vents humides et salés.

À la croisée des chemins, on rencontrait des êtres difformes, bêtes de foire, monstres aux pieds bots, culs de jatte, colporteurs boiteux, chiens errants aux crocs menaçants portant des colliers à pointes, progénitures dénaturées, aveugles dont les yeux exorbités laissaient deviner la bile jaune qui les rongeait de l’intérieur. Les herbes des champs étaient géantes mais leurs tiges noires et sèches, et sur les places des villages même les bonimenteurs avaient des voix graves, les fanfares ne jouaient plus que des airs mélancoliques sur des instruments mal accordés. On regardait, immobile, les jongleurs lancer leurs quilles comme des automates. On était sous l’influence d’un philtre étrange et maléfique.