Les angles morts (2)

On est en quelle année là ? Qu’est-ce qu’on voit ? Deux mille… non j’ai oublié. Il y a comme un trou noir, entre deux mille… et aujourd’hui. Ou alors c’était le siècle dernier ? Non ça je ne peux pas croire, ce serait terrifiant. Et même quand je réfléchis, un seul jour semble avoir passé. Je ne le pense pas pour me rassurer, cependant je dois considérer que tout cela avait peut-être son origine au siècle dernier, ne pas négliger l’hypothèse. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Dans cette histoire il faut chercher les angles morts, et ensuite peut-être on comprendra ce qui se tramait.

Il faut quand même que je me rappelle. Naples c’était, bien sûr au siècle dernier, je me souviens à peu près. On était toujours dans les quartiers périphériques, on voyait tout de biais, comme si le centre ne pouvait apparaître que dans une perspective éloignée mais qu’on se préservait de toute aberration perceptive en se maintenant dans une zone latérale, autonome. Du coup, on éprouvait une étrange sensation d’isolement dans des îlots séparés du reste du monde vivant par toutes sortes de flux et de turbulences, circulation ininterrompue d’énergies, invisibles faisceaux neutralisants au plus infime mouvement.
Ça me donnait presque mal à la tête. Là déjà je ne comprenais plus rien. L’enchaînement des saisons, des actions, des événements, le sens même des mots. Ou plutôt je ne leur accordais plus aucune importance. Alors cette expérience oblique de la réalité m’apparut soudainement absurde, comme une privation, un procédé lâchement élusif. Il fallait corriger quelque chose.

 Mais c’était en quelle année ? J’ai beau fixer l’image, tenter de lui attribuer une valeur symbolique expressive, la défaire de ses artifices formels, etc., je suis incapable de convertir la perception en sens. Chercher les résidus d’odorat, goût, toucher. Qu’est-ce qui reste ? C’était qui ? Où ? Même l’image brute, non dénaturée, n’évoque aucun lieu ni odeur ni musique, pas de bruissement de feuilles dans les arbres, le paysage était imperméable et silencieux.

 Tous les hôtels s’appellent Little Palace Hotel en néons bleu électrique clignotant nuit et jour, et les pilastres en marbre du sixième étage qui donnent à la façade un air grandiloquent sous le ciel mauve, le jardin planté au centre de la place carrée et le théâtre rutilant en face, sur le côté opposé de la place. Ici les sons paraissent étouffés, le bruit des talons sur le sol se diffuse par vagues en contrepoint, distordu, une bande son où le fracas des bruits lointains écraserait les bruits proches, qui seraient comme sourds, voilés.

J’éprouve seulement l’ennui de ne pas me souvenir. Ça pourrait être le printemps, mais à quelle latitude ? Chicago, Valparaiso ? Mais on n’entend pas le fin gravier gonflé par la pluie crisser sous les semelles. À peine si on devine en haut les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel. En bas au loin le fleuve dessine des courbes, mais c’est peut-être un bras de mer, ou un estuaire, et là pas moins de trois rivières conflueraient dans l’océan à l’arrière-plan.

 Je rêve ou il fait chaud là ? Oui, non ? Et cette profusion de fleurs sur les arbres c’est presque écœurant. Est-ce qu’une tempête se prépare ? Les nuages lourds semblent se distendre, balayés par le grain, il aura plu à la fin de la journée, le sol serait couvert de pétales décolorés, corolles entières cassées à peine épanouies, brindilles éparpillées comme des allumettes tombées de leur boîte.

 Là encore je ne fais que des hypothèses. Sous un nom qui sonnait aussi faux que sa particule, on aurait réservé une suite modern style au dernier étage et sur la terrasse on aurait bu des dry martinis avec des grosses olives vertes au fond du verre. On surplombait la ville, Baltimore, Chacabuco, Boyacá, Monterrey. Là c’est flou, je pourrais dire que je pense mais ce serait faux, je ne pense pas.
On avait pris des routes rectilignes qui transperçaient des paysages de pinèdes et par-delà les forêts on entendait les vagues géantes se fracasser contre les yachts amarrés dans des criques aux eaux profondes et noires.
 Dans les motels on choisissait les chambres avec lit king size, et à la tombée du jour on partait sur les plages attendre le rayon vert.
On donnait vraiment l’illusion de savoir où on allait. Traverser des villes qui n’avaient qu’une seule rue le même décor pendant des heures. Des tornades s’élevaient dans le ciel et on faisait comme si elles n’existaient pas. On continuait la route rectiligne pour aller là-bas un point situé exactement de l’autre côté, derrière la tornade. Les maisons avaient des toitures en pente douce, s’étiraient horizontalement, faisaient corps avec le sol pour laisser filer le vent et l’air brûlant.

Mais dans cette suite d’événements il n’y a rien qui s’agence correctement. Tout est diffus, désaccordé, un afflux de sensations changeant continuellement, rien que je puisse fixer pour ordonner un sens, glissant ondulant sur la couche de vernis qui recouvre la surface de l’image.

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