Envie de quoi ? (1)

– Non, il faut rassembler les reliques et les jeter, incendier les archives. Tout balancer.
– Ah mais alors il ne restera plus rien ?
– Si, les œuvres complètes de Marguerite Yourcenar et un plan du London tube. Ne me demande pas pourquoi, c’est le hasard.
– Alors pourquoi ne pas les brûler ?
– Pour étouffer la contradiction.

Réplicateur 4.1

D’aussi loin, il est difficile d’observer précisément la scène. Un homme enlaçait une femme, ou l’inverse, et l’un ou l’autre évoquait sa tristesse, le regard de chacun se portant vers un lieu ignoré du second. Il faut presque cligner des yeux tellement la lumière est forte, s’habituer à la lune ovoïde dans le ciel qui empêche les rayons homocentriques de converger en un seul point. En même temps le positionnement du regard importe peu, en haut ou en bas, et même vertical, car la perception est forcément déformée, distordue dans la courbure.
Comme pour accentuer le défaut du système optique, le ciel s’obscurcit soudain et une deuxième lune se lève, étirant d’autant les figures et les corps. Du coup, mais on ne sait comment, une autre scène vient se superposer à la première, les personnages lointains se fondent en une unique focale pour dessiner la silhouette d’une autre femme, plus âgée. Mais les détails sont flous, la vision ne parvenant pas à ajuster les contours, et ça pourrait être n’importe quoi d’autre. On n’a de la réalité qu’une image très diffuse.

 Sur cette planète effacée des archives terrestres, ignorée de l’astronomie aujourd’hui science morte, il semble que, par nécessité, ce qui est étonnement devient problématique. Si on s’élève un peu, on remarque pourtant que ce lieu au nom étrange – Zemble© – est semblable en tout point à un monde qu’on aurait pu connaître, excepté la présence des deux lunes qui décrivent dans le ciel deux orbites hélicoïdales, alternant sans interruption, ainsi qu’un épais brouillard visible dans les couches supérieures de l’atmosphère.

D’où vient alors le défaut de ce monde ? La phase d’habituation peut être aléatoire, éternelle, jamais accomplie, mais inverser la tendance paraît concevable, l’exploration de l’information sensorielle disponible exigeant de convoquer beaucoup d’observations, descriptions, conjectures, hypothèses.
Pour commencer, se concentrer sur le détail, voire le fragment, pierre et bois, métal et circulation. Et faire l’expérience qu’on ne peut rien appréhender car tout se délite littéralement sous l’effet du regard avant même qu’on ait pu toucher avec les mains, ni pierre, ni bois, ni vent ni eau : impossible de maintenir le lien avec la matière complexe, de préserver l’invariance perceptuelle de la moindre figure.
On peut formuler des équations dialectiques, par exemple : le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est, pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.

Errant dans le néant qui est, on en vient à supposer que peut-être le néant ne serait existant que pour soi seul. Cette hypothèse peut surprendre, mais après tout le ciel étoilé n’est qu’une illusion d’optique. Et puisque la planète ne semble pas sous l’emprise d’un système de croyance primitif (qui pourrait s’expliquer par la présence des deux lunes dans ses cieux), ni même sophistiqué (une iconolâtrie dont la connaissance aurait été la conséquence épistémologique), faut-il chercher, en deçà des codifications et des présupposés, à retrouver l’évidence première des phénomènes ? Mais comment comprendre les phénomènes sans le filtre du passé ? Et risquer de s’exposer aux pires tourments ?
Logiquement la difficulté devient insoutenable, presque absurde, une aporie, car la connaissance de l’univocité de l’éternité et du néant, l’ignorance du temps nécessitent de se défaire de la soumission à la durée et à la succession des événements. Or toutes les actions, ici, là, s’annulent à l’instant même où elles s’accomplissent. Pas d’effectuation de mouvements aux effets appropriés. On peut bien tenter d’interposer toutes les trames errantes de l’argumentation, l’intention la plus simple se dissout dans un trou d’air où la pesanteur n’a plus prise sur les corps.

Dialogue et récit : poursuite de vent (3.1.1)

Dans ses bras l’enfant était mort car on ne prenait plus soin de rien, il n’y avait plus de roi pour sauver ce qui restait. La concupiscence de la mort triomphait seule sur la plaine aride balayée par des vents humides et salés.

À la croisée des chemins, on rencontrait des êtres difformes, bêtes de foire, monstres aux pieds bots, culs de jatte, colporteurs boiteux, chiens errants aux crocs menaçants portant des colliers à pointes, progénitures dénaturées, aveugles dont les yeux exorbités laissaient deviner la bile jaune qui les rongeait de l’intérieur. Les herbes des champs étaient géantes mais leurs tiges noires et sèches, et sur les places des villages même les bonimenteurs avaient des voix graves, les fanfares ne jouaient plus que des airs mélancoliques sur des instruments mal accordés. On regardait, immobile, les jongleurs lancer leurs quilles comme des automates. On était sous l’influence d’un philtre étrange et maléfique.

Quand tout avait commencé on ne s’en rappelait plus. D’un seul coup, les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne n’usèrent plus sous l’effet des intempéries. Pourtant les changements à la surface de la terre s’étaient opérés graduellement, parfois par excès de chaleur, d’autres fois par excès de froid. Alors tout devenait sec et insensible.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, le mélange des éléments, la corruption des corps qu’on avait disséqués pour y trouver les veines et les nerfs. Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires. On pouvait expliquer les tremblements de terre et l’origine des gouffres, on s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.

Puis vint l’époque où même l’observation des phénomènes atmosphériques, du temps qui passe, du soleil qui se lève là et là, qui se couche ici et se lève là-bas en même temps, la pluie, le vent, les bourgeons sur les arbres, cette histoire naturelle qui se déroule mécaniquement, tout devint ennuyeux comme rien de nouveau sous le soleil.
C’est à peu près à ce moment que survint le hasard. Parmi toutes les pensées qui s’étaient forgées progressivement, la théorie de la destinée avait prévalu. Alors on s’était imaginé qu’on pouvait ne vouloir que ce qui arrive, la soumission à cette seule loi suffisant à étouffer les tourments et les plaintes.
Mais sans qu’on comprenne pourquoi, on se mit à scruter les collines se déroulant à perte de vue pour chercher les vallées obscures baignées de sang où se jouaient les guerres, et le feu, cette vapeur qui s’était soudain embrasée.
Cependant les observations se perdaient dans les ruisseaux tortueux aux eaux rouges, les forêts dont les arbres ne noircissaient jamais sous la pluie continue de flammes, le brouillard gris et sec. Plus loin, d’autres jardins morts, des troncs d’arbres longs de plusieurs dizaines de mètres étaient couchés sur le sol, comme pour barrer le passage des charognes, cadavres en putréfaction avancée le ventre gonflé par la vermine et les gaz, hordes de moitié morts aux blessures béantes, défilant dans un déversement ininterrompu de chair altérée.