Dialogue et récit : poursuite de vent (3.1.1)

Dans ses bras l’enfant était mort car on ne prenait plus soin de rien, il n’y avait plus de roi pour sauver ce qui restait. La concupiscence de la mort triomphait seule sur la plaine aride balayée par des vents humides et salés.

À la croisée des chemins, on rencontrait des êtres difformes, bêtes de foire, monstres aux pieds bots, culs de jatte, colporteurs boiteux, chiens errants aux crocs menaçants portant des colliers à pointes, progénitures dénaturées, aveugles dont les yeux exorbités laissaient deviner la bile jaune qui les rongeait de l’intérieur. Les herbes des champs étaient géantes mais leurs tiges noires et sèches, et sur les places des villages même les bonimenteurs avaient des voix graves, les fanfares ne jouaient plus que des airs mélancoliques sur des instruments mal accordés. On regardait, immobile, les jongleurs lancer leurs quilles comme des automates. On était sous l’influence d’un philtre étrange et maléfique.

Quand tout avait commencé on ne s’en rappelait plus. D’un seul coup, les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne n’usèrent plus sous l’effet des intempéries. Pourtant les changements à la surface de la terre s’étaient opérés graduellement, parfois par excès de chaleur, d’autres fois par excès de froid. Alors tout devenait sec et insensible.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, le mélange des éléments, la corruption des corps qu’on avait disséqués pour y trouver les veines et les nerfs. Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires. On pouvait expliquer les tremblements de terre et l’origine des gouffres, on s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.

Puis vint l’époque où même l’observation des phénomènes atmosphériques, du temps qui passe, du soleil qui se lève là et là, qui se couche ici et se lève là-bas en même temps, la pluie, le vent, les bourgeons sur les arbres, cette histoire naturelle qui se déroule mécaniquement, tout devint ennuyeux comme rien de nouveau sous le soleil.
C’est à peu près à ce moment que survint le hasard. Parmi toutes les pensées qui s’étaient forgées progressivement, la théorie de la destinée avait prévalu. Alors on s’était imaginé qu’on pouvait ne vouloir que ce qui arrive, la soumission à cette seule loi suffisant à étouffer les tourments et les plaintes.
Mais sans qu’on comprenne pourquoi, on se mit à scruter les collines se déroulant à perte de vue pour chercher les vallées obscures baignées de sang où se jouaient les guerres, et le feu, cette vapeur qui s’était soudain embrasée.
Cependant les observations se perdaient dans les ruisseaux tortueux aux eaux rouges, les forêts dont les arbres ne noircissaient jamais sous la pluie continue de flammes, le brouillard gris et sec. Plus loin, d’autres jardins morts, des troncs d’arbres longs de plusieurs dizaines de mètres étaient couchés sur le sol, comme pour barrer le passage des charognes, cadavres en putréfaction avancée le ventre gonflé par la vermine et les gaz, hordes de moitié morts aux blessures béantes, défilant dans un déversement ininterrompu de chair altérée.

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