Workers Union

– Honnêtement, 24 volumes reliés plein cuir, 30 000 pages avec thesaurus index et planches, je ne sais comment vous le dire autrement : vous-faites-une-excellente-affaire. »
Il appuie doucement sur la porte avec la pointe de sa chaussure, sans rencontrer de résistance, d’un geste imperceptible aplatit le pan de sa large cravate rose sur costume gris rayé (accoutrement prescrit par son manuel pour le démarchage d’une clientèle féminine de fin de matinée).
– 24 volumes où le savoir constitué s’expose avec une telle clarté que parcourir les champs les plus variés de la connaissance aura le charme d’une promenade sous le soleil du printemps. »
1 min 15 s pour déballer son argumentaire. Il faut ménager des temps morts se dit-il, faisant face à une femme d’âge indéfini aux ongles peints en bleu turquoise et aux cheveux tellement décolorés qu’ils ressemblent à de la paille, figée dans un halo de lumière fade. Le palier étonnamment haut de plafond, minimum 4,50 m, donne sur une enfilade de portes de couleur marron clair marquées chacune d’une lettre de l’alphabet, 26 par étage – il y avait pensé en arrivant, ça ne peut pas être une coïncidence.
À cet instant précis (alors qu’il fixe enfin le visage de la femme), il éprouve une sensation bizarre, un malaise diffus, peut-être même a-t-il légèrement rougi en remarquant les yeux étrangement vitreux, sans expression. Dans un laps de temps forcément très bref, il doit envisager les différents cas d’altération oculaire : cataracte, cécité, alexie, amblyopie, voire strabisme. Instinctivement (quoiqu’il s’efforce de réfréner tout acte pulsionnel, involontaire et irréfléchi, animal), il baisse le regard par crainte de croiser un œil fuyant, mais comprend qu’il est vain de vouloir y saisir la moindre émotion ou pensée.
« Au moins je peux travailler là-dessus », il inscrit mentalement gestion de l’anomalie de la vision chez l’interlocuteur dans son training program. À l’extérieur, il entend résonner le cliquetis des machines.
Inutile de s’attarder sur les circonstances qui l’ont conduit ici. Il était descendu à Workers Union, sur Hoketus St., une longue et massive rangée de bâtiments industriels d’époques diverses, en partie à l’abandon. C’était l’hiver, les nuages noirs, épais et bas rasaient les toits des immeubles, s’éfilant vers le nord, quelques petites taches vertes pointaient sur les branches des arbres dénudés. Beaucoup trop en avance, s’était-il dit, mais ces réflexions météorologiques avaient été distraites par l’irruption dans son champ de vision de Chinois exécutant des figures sophistiquées sous les arcades bordant la gare, avec une lenteur qui lui avait paru insupportable.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s