Workers Union 5

Ce matin-là, qu’avait-elle dit ensuite ? Ou plutôt avait-elle continué de parler, émis d’autres sons, prononcé d’autres mots, phrases, questions, injonctions ? Mais il n’avait pas écouté (il a peut-être oublié, il ne sait plus). Exactement à ce point du jour où la lumière filtre à travers les volets, il s’était senti glisser doucement dans un mouvement ondulatoire, en même temps que sa conscience du monde environnant se trouva instantanément réduite à la perception de petites taches noires de la taille de mouches se déplaçant très rapidement et presque incessamment. « J’aime quelqu’un d’autre, j’aime x. »
Mais il n’avait pas réagi (saisi par une sorte d’aphasie antonionesque où le silence est l’empreinte en négatif de la parole, et comme stupéfié, médusé, sidéré par son aveuglement : croire que les choses sont telles qu’elles apparaissent, c’est-à-dire ne pas tenir compte de ce qu’il savait d’elles, être imperméable à toute théorie, persuadé d’avoir atteint un tel degré de clairvoyance et de certitude dans la connaissance de ses sentiments qu’il avait fini par omettre certaines sensations, échouant ainsi à percevoir que toute couleur en avait été effacée).
Il s’était levé puis avait commencé à récolter la poussière sur certains lieux et certains objets qu’il répertoria avec exactitude, évitant toute négligence, dans une soumission complète au processus (s’imposant une règle de comportement très stricte qui impliquait d’être vigilant devant les pièges ou tentations, de supporter patiemment les vexations et même les humiliations se révélant toujours indigne de l’expérience sans jamais élever la voix ni se laisser emporter par sa volonté)…

Workers Union 4.1

Dans une rue à droite, il aperçut le haut mur du cimetière sud en briques d’un rouge légèrement passé (un peu ocre) strié de branches noueuses ondulant comme des serpents surgis du trottoir, et l’entrée monumentale, portique à trois piliers gigantesques ouvrant sur un vestibule au plafond orné de coupoles. Il hésita à s’engager dans l’allée où étaient alignés des cadavres maintenant réduits à l’état de poussière, mais il se les représentait, si près (à quelques centimètres et en quelque sorte malgré lui), sur leur couche mortuaire, tout habillés, robe, costume trois pièces, souliers vernis, alliances et broches en or et pierres précieuses, traces absurdes enfermées dans des cercueils en bois imputrescible aux épitaphes à moitié effacées, pierres tombales lézardées, disloquées, inclinées (tassement différentiel), s’affaissant dans la terre argileuse saturée par l’eau des intempéries ou asséchée sous le soleil d’été, les racines des arbres poussant latéralement, s’infiltrant, s’incrustant, ressortant par la moindre fissure, tels des vers géants.

Il avait fait demi-tour après un long moment d’immobilité totale, pétrifié lui aussi, minéralisé ‒ devenu substance inorganique ‒, les muscles durcis et tendus comme les cordes d’un arc sculptées dans le granit. La pluie fine caressait son visage, gouttelettes vaporeuses se déposant sur son front, ses joues, et le sang se remit à affluer dans ses veines. Il préféra ne pas penser, laissant son corps se mouvoir en fonction des obstacles, répondant à ce qui est affecté de mouvement par un mouvement adéquat, à peine concerné par les corps inertes du monde autour de lui en ce qu’ils n’entravaient pas sa progression, vagues silhouettes s’estompant derrière lui…