L’attaque des singes (4)

Un autre effet de ce dysfonctionnement temporel : dans des conditions particulières, à la réalité de la ville se superposait sa perception antagoniste : une fois neutralisé ce qui faisait défaut, l’image s’inversait sur la rétine, les vibrations sonores dans l’oreille interne, et je ne pouvais la définir (même, simplement la décrire) que par la négation.
Et voilà ce que je n’ai pas vu d’abord : une eau paisible qui se déplace en masses amples aux douces et lentes ondulations en un seul corps à la fluidité presque lourde, telles des nappes géantes agitées au vent, et la main pourrait imiter leur mouvement en dessinant dans l’espace un geste délicat et souple, et même vouloir toucher la surface de l’eau, car on voudrait la caresser, on serait attiré par elle, subjugué par tant de tranquillité (et pas le moins du monde inquiété par cette fausse inertie), eau enroulante comme une étoffe épaisse dont on s’envelopperait la tête et les épaules pour se protéger du froid, murmurant ressac sur une plage de galets ou transparence effervescente glissant sur le sable, longue chevelure flottant exactement à l’horizontale, dans le sens du vent sec et chaud…
Mais par un battement de cils ou quelque chose comme ça, le réel referait surface : ici l’eau filtre par les moindres interstices, non pas en un mince filet ruisselant mais littéralement expurgée, recrachée, débordant depuis les conduites engorgées des réseaux souterrains, grondement au volume croissant et tremblements précurseurs de secousses beaucoup plus fortes qui soulèveront l’écorce terrestre dans un temps encore indéterminé, mais dont on devine l’imminence tellement la pression est élevée, la marche rapide et fiévreuse, ensorcelée.