Workers Union 5

Ce matin-là, qu’avait-elle dit ensuite ? Ou plutôt avait-elle continué de parler, émis d’autres sons, prononcé d’autres mots, phrases, questions, injonctions ? Mais il n’avait pas écouté (il a peut-être oublié, il ne sait plus). Exactement à ce point du jour où la lumière filtre à travers les volets, il s’était senti glisser doucement dans un mouvement ondulatoire, en même temps que sa conscience du monde environnant se trouva instantanément réduite à la perception de petites taches noires de la taille de mouches se déplaçant très rapidement et presque incessamment. « J’aime quelqu’un d’autre, j’aime x. »
Mais il n’avait pas réagi (saisi par une sorte d’aphasie antonionesque où le silence est l’empreinte en négatif de la parole, et comme stupéfié, médusé, sidéré par son aveuglement : croire que les choses sont telles qu’elles apparaissent, c’est-à-dire ne pas tenir compte de ce qu’il savait d’elles, être imperméable à toute théorie, persuadé d’avoir atteint un tel degré de clairvoyance et de certitude dans la connaissance de ses sentiments qu’il avait fini par omettre certaines sensations, échouant ainsi à percevoir que toute couleur en avait été effacée).
Il s’était levé puis avait commencé à récolter la poussière sur certains lieux et certains objets qu’il répertoria avec exactitude, évitant toute négligence, dans une soumission complète au processus (s’imposant une règle de comportement très stricte qui impliquait d’être vigilant devant les pièges ou tentations, de supporter patiemment les vexations et même les humiliations se révélant toujours indigne de l’expérience sans jamais élever la voix ni se laisser emporter par sa volonté)…

Envie de quoi ? (1)

– Non, il faut rassembler les reliques et les jeter, incendier les archives. Tout balancer.
– Ah mais alors il ne restera plus rien ?
– Si, les œuvres complètes de Marguerite Yourcenar et un plan du London tube. Ne me demande pas pourquoi, c’est le hasard.
– Alors pourquoi ne pas les brûler ?
– Pour étouffer la contradiction.

Dialogue et récit : histoires de flux (6)

Il fallait que quelque chose arrive, créer l’événement pour ne pas laisser la volonté retomber. Pour cela il est nécessaire de saisir l’instant où l’effort de volonté s’effondre comme sous l’effet d’une pression une tension cédant trop brutalement pour annihiler l’intention préalable, quand il n’y a plus rien à faire que se relâcher et se maintenir dans un entre-deux, entre rien et quelque chose, qui occupe la place de l’événement.

Bien sûr ce moment particulier intervalle de temps plus ou moins bref a quelque chose d’économique, mais on peut le documenter.

Ainsi il y a quelques jours se rappeler la coïncidence de penser à quelqu’un le matin et d’apprendre l’après-midi qu’il était mort deux mois plus tôt. Parcourir à pied quelques kilomètres dans la ville, des trajets connus, presque quotidiens. La répétition ne doit jamais paraître monotone, au contraire elle permet de répéter les mêmes actions en les envisageant comme liminaires d’autres actions (pense-t-on quand on réfléchit à son inaction). Du coup, en contrepoint, observer d’un regard impuissant la banalisation de l’extraordinaire en lettres bâton scintillantes sur les murs de la ville.

D’abord descendre la rue en longeant la morgue.

Comme tous les matins, détourner les yeux vers l’autre côté du trottoir pour suivre une façade dont tous les détails sont mémorisés. Imprimerie Laser École supérieure de commerce et de management international. Au printemps regarder les balcons des étages supérieurs.

C’était le premier jour de l’année. Des pans entiers de la ville étaient somnolents. Se diriger vers la cathédrale, sous le pont qui enjambe le fleuve avoir dans la tête une chanson qui raconte des retrouvailles avec la ville.

Remonter le temps comme quelqu’un sur le point de mourir.

L’art de voir

Comment peut-on se relever de terre et voir le néant les yeux ouverts ? (Saul)

À l’inverse : comment être en contact avec la réalité ?
Comment maintenir le lien avec la matière complexe ?

Comment voir au-delà de l’événement, celui qui n’a d’autre fonction que d’être une image décrite pour exercer une simple diversion dans un état de tension ?

Mais qu’allons-nous faire de tous ces plaisirs ?

Il y en a tant sur terre.
Mais envie de quoi ?

Il n’y a qu’à soulever le message envoyé pour voir qu’il suffit de le déchirer pour voir les petits morceaux de papier tomber lentement et toucher le sol sans faire de bruit.

Non. Il n’y a qu’à soulever le message envoyé pour et voir qu’il suffit de le déchirer pour et voir et que les petits morceaux de papiers tombent lentement sur le sol sans faire de bruit.

Il n’y a qu’à soulever le message envoyé pour voir qu’il suffit de le déchirer et voir les petits morceaux de papier tomber lentement et toucher le sol sans faire de bruit.

Il n’y a qu’à soulever le message envoyé pour voir qu’il suffit de se le déchirer et que les petits morceaux de papier tombent lentement et touchent le sol sans faire de bruit.

Il n’y a qu’à soulever le message envoyé pour voir qu’il suffit de le déchirer et regarder les petits morceaux de papier tomber lentement et toucher le sol sans faire de bruit.

Délocution ?

Ça c’est un vrai problème. 

Alors qu’il faut maintenant penser en termes d’isegoria car, tout le monde le sait (je veux dire, ceux qui ont regardé la TV) : c’est le retour du droit de parole.

Oui. Mais alors que je souhaite prendre mon droit de parole, voilà que me saisit une sorte d’aphasie antonionesque (celui qui dit : le silence comme la dimension négative des mots).