Workers Union 6

Agissant aussi immédiatement que le claquement de doigts d’un magnétiseur, la traînée sonore laissée par une moto pétaradant au loin le délivra de son sommeil somnambulique. Les rues étaient plus resserrées, il se sentit pris en étau sur l’étroit trottoir aux pavés irréguliers, entre les façades qui n’avaient pas plus de six étages penchant légèrement vers l’extérieur et le trafic automobile ‒ vrombissement des moteurs, accélérations, freinages, klaxons répétés (déplacements pendulaires) ‒, le fracas des déchargements de fourgons réfrigérés, les travaux de voirie avec marteaux-piqueurs reliés à des compresseurs diesel bloquant la respiration à chaque propulsion d’air comprimé, occupant la moitié de la chaussée déjà rétrécie par des barrières de chantier rouges équipées de catadioptres (réfléchissant la lumière blanche des phares et des lampadaires), qui balisaient l’accès à des passerelles inclinées pour piétons. Au fond des tranchées, les canalisations rouillées affleuraient dans plusieurs centimètres d’une eau boueuse, jaunâtre, tandis que la pluie dessinait maintenant devant lui un écran de gouttes épaisses et translucides, altérant sa vision et ralentissant son cheminement.

Workers Union 4.1

Dans une rue à droite, il aperçut le haut mur du cimetière sud en briques d’un rouge légèrement passé (un peu ocre) strié de branches noueuses ondulant comme des serpents surgis du trottoir, et l’entrée monumentale, portique à trois piliers gigantesques ouvrant sur un vestibule au plafond orné de coupoles. Il hésita à s’engager dans l’allée où étaient alignés des cadavres maintenant réduits à l’état de poussière, mais il se les représentait, si près (à quelques centimètres et en quelque sorte malgré lui), sur leur couche mortuaire, tout habillés, robe, costume trois pièces, souliers vernis, alliances et broches en or et pierres précieuses, traces absurdes enfermées dans des cercueils en bois imputrescible aux épitaphes à moitié effacées, pierres tombales lézardées, disloquées, inclinées (tassement différentiel), s’affaissant dans la terre argileuse saturée par l’eau des intempéries ou asséchée sous le soleil d’été, les racines des arbres poussant latéralement, s’infiltrant, s’incrustant, ressortant par la moindre fissure, tels des vers géants.

Il avait fait demi-tour après un long moment d’immobilité totale, pétrifié lui aussi, minéralisé ‒ devenu substance inorganique ‒, les muscles durcis et tendus comme les cordes d’un arc sculptées dans le granit. La pluie fine caressait son visage, gouttelettes vaporeuses se déposant sur son front, ses joues, et le sang se remit à affluer dans ses veines. Il préféra ne pas penser, laissant son corps se mouvoir en fonction des obstacles, répondant à ce qui est affecté de mouvement par un mouvement adéquat, à peine concerné par les corps inertes du monde autour de lui en ce qu’ils n’entravaient pas sa progression, vagues silhouettes s’estompant derrière lui…

Dialogue et récit : histoires de flux (6)

Il fallait que quelque chose arrive, créer l’événement pour ne pas laisser la volonté retomber. Pour cela il est nécessaire de saisir l’instant où l’effort de volonté s’effondre comme sous l’effet d’une pression une tension cédant trop brutalement pour annihiler l’intention préalable, quand il n’y a plus rien à faire que se relâcher et se maintenir dans un entre-deux, entre rien et quelque chose, qui occupe la place de l’événement.

Bien sûr ce moment particulier intervalle de temps plus ou moins bref a quelque chose d’économique, mais on peut le documenter.

Ainsi il y a quelques jours se rappeler la coïncidence de penser à quelqu’un le matin et d’apprendre l’après-midi qu’il était mort deux mois plus tôt. Parcourir à pied quelques kilomètres dans la ville, des trajets connus, presque quotidiens. La répétition ne doit jamais paraître monotone, au contraire elle permet de répéter les mêmes actions en les envisageant comme liminaires d’autres actions (pense-t-on quand on réfléchit à son inaction). Du coup, en contrepoint, observer d’un regard impuissant la banalisation de l’extraordinaire en lettres bâton scintillantes sur les murs de la ville.

D’abord descendre la rue en longeant la morgue.

Comme tous les matins, détourner les yeux vers l’autre côté du trottoir pour suivre une façade dont tous les détails sont mémorisés. Imprimerie Laser École supérieure de commerce et de management international. Au printemps regarder les balcons des étages supérieurs.

C’était le premier jour de l’année. Des pans entiers de la ville étaient somnolents. Se diriger vers la cathédrale, sous le pont qui enjambe le fleuve avoir dans la tête une chanson qui raconte des retrouvailles avec la ville.

Remonter le temps comme quelqu’un sur le point de mourir.

Dialogue et récit : clair de lune d’avril

Inscrire la saisonnalité dans le récit demande d’observer les phénomènes atmosphériques.
Regarder le temps qui passe ne suffit pas, car cela peut n’impliquer que la contemplation.

Or pour s’accomplir, l’action (cf action & événement) a besoin d’un ressort, une alternative, qu’elle trouve par exemple dans la pluie qui tombe : le personnage s’abrite sous un porche, entre dans un café parce qu’il n’a pas de parapluie.
La chaleur précoce du printemps : le personnage ôte son manteau et le porte sous son bras, il s’en fiche il porte une autre veste pour supporter les zones à l’ombre.
Mais la pluie revient et il remet son manteau.