L’attaque des singes 1.2

Brusquement, les singes avaient sauté du toit en poussant des cris stridents, propulsant vers le ciel des nuées d’oiseaux blancs au bec effilé qui piétinaient la terre humide. Je sentais le soleil cuire ma peau (avec l’intensité de la flamme bleue d’un chalumeau qui passerait lentement sur mon bras), immobile dans l’herbe gorgée d’eau boueuse. Puis je tombai violemment en arrière, luttant contre l’hallucination. Ce fut mon dernier souvenir du monde vivant.

Depuis longtemps (un événement aujourd’hui lointain, alors que j’étais encore presque enfant, n’ayant vraiment expérimenté que la souffrance de moi-même, m’avait soustrait au principe de non-contradiction, puis définitivement détourné de toute conduite déterminée par la résignation), j’étais convaincu de l’absurdité de toute mort et de l’inutilité de vouloir en chercher la raison, organique, minérale, excès de phosphore ou d’azote, dystrophisation, corpuscules viraux altérant le système immunitaire, suffocation par ingestion de corps étrangers, suicide par pendaison, explosion de conduite de gaz ou incendie domestique dispersant dans l’air l’odeur âcre de la chair brûlée, et même accident de la circulation, fracassement à grande vitesse aux commandes d’une moto de course (minimum 1000 cc) contre une masse solide en mouvement ou inerte… Ainsi il est évident que si je m’exposais (rarement) l’idée de ma propre disparition, c’était avec un demi-sourire, les lèvres pincées et l’air entendu : mon existence était une variable de valeur comparable à celle de ces choses qu’on croit inébranlables et qui sont effacées du paysage sans même qu’on s’en aperçoive.

Clouds take chill off city air. Tout avait commencé vers 7h30 dans une chambre au quatrième étage de l’hôtel à la jonction de Brigade Rd et Residency Rd. Le journal glissa sous la porte en frôlant le sol avec une telle légèreté que ce fut comme un souffle d’air, un chuchotement (« je suis là »). The temperature will revolve around 17 degrees Celsius for the next two days and dip by one or two degrees later if clouds scatter. Rain showers. Dehors la pluie tombait lentement en gouttelettes tièdes et espacées, autonomes, anarchiques, voletant en fonction des vents depuis les nuages, gigantesques amas de particules d’eau tellement bas et étalés, étirés presque à l’infini, qu’ils ne laissaient aucun trou de clarté, le soleil n’étant plus qu’un minuscule point un peu plus pâle très lointain, à peine discernable derrière la couche nuageuse.

Par beau temps, on peut apercevoir la baie luxuriante, d’un vert très gras, et les casinos offshore, monolithes de métal gris cernés de bateaux de pêcheurs ressortant sur les eaux turbides en petites taches plus claires. Mais ce matin il n’y avait rien à voir, c’est à peine si on distinguait les panneaux lumineux en bas dans la rue, qui perlaient en scintillant, auréolés de fluorescences multicolores.

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Agissant aussi immédiatement que le claquement de doigts d’un magnétiseur, la traînée sonore laissée par une moto pétaradant au loin le délivra de son sommeil somnambulique. Les rues étaient plus resserrées, il se sentit pris en étau sur l’étroit trottoir aux pavés irréguliers, entre les façades qui n’avaient pas plus de six étages penchant légèrement vers l’extérieur et le trafic automobile ‒ vrombissement des moteurs, accélérations, freinages, klaxons répétés (déplacements pendulaires) ‒, le fracas des déchargements de fourgons réfrigérés, les travaux de voirie avec marteaux-piqueurs reliés à des compresseurs diesel bloquant la respiration à chaque propulsion d’air comprimé, occupant la moitié de la chaussée déjà rétrécie par des barrières de chantier rouges équipées de catadioptres (réfléchissant la lumière blanche des phares et des lampadaires), qui balisaient l’accès à des passerelles inclinées pour piétons. Au fond des tranchées, les canalisations rouillées affleuraient dans plusieurs centimètres d’une eau boueuse, jaunâtre, tandis que la pluie dessinait maintenant devant lui un écran de gouttes épaisses et translucides, altérant sa vision et ralentissant son cheminement.

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Ce matin-là, qu’avait-elle dit ensuite ? Ou plutôt avait-elle continué de parler, émis d’autres sons, prononcé d’autres mots, phrases, questions, injonctions ? Mais il n’avait pas écouté (il a peut-être oublié, il ne sait plus). Exactement à ce point du jour où la lumière filtre à travers les volets, il s’était senti glisser doucement dans un mouvement ondulatoire, en même temps que sa conscience du monde environnant se trouva instantanément réduite à la perception de petites taches noires de la taille de mouches se déplaçant très rapidement et presque incessamment. « J’aime quelqu’un d’autre, j’aime x. »
Mais il n’avait pas réagi (saisi par une sorte d’aphasie antonionesque où le silence est l’empreinte en négatif de la parole, et comme stupéfié, médusé, sidéré par son aveuglement : croire que les choses sont telles qu’elles apparaissent, c’est-à-dire ne pas tenir compte de ce qu’il savait d’elles, être imperméable à toute théorie, persuadé d’avoir atteint un tel degré de clairvoyance et de certitude dans la connaissance de ses sentiments qu’il avait fini par omettre certaines sensations, échouant ainsi à percevoir que toute couleur en avait été effacée).
Il s’était levé puis avait commencé à récolter la poussière sur certains lieux et certains objets qu’il répertoria avec exactitude, évitant toute négligence, dans une soumission complète au processus (s’imposant une règle de comportement très stricte qui impliquait d’être vigilant devant les pièges ou tentations, de supporter patiemment les vexations et même les humiliations se révélant toujours indigne de l’expérience sans jamais élever la voix ni se laisser emporter par sa volonté)…