Workers Union (3)

Il avait fini par rejoindre l’axe de circulation routière. Malgré la pluie, l’air était chargé d’une poussière collante que la devanture d’un bistrot à moitié désert avait accumulée depuis des années, en une couche épaisse et grasse. Il dépassa une femme qui sanglotait doucement en prononçant des mots incompréhensibles à voix basse, ralentit, puis pressa un peu l’allure. Une enseigne posée au sol sur un support à ressorts, qui la faisait osciller au vent, signalait l’entrée d’un garage d’où refluaient des odeurs de caoutchouc chauffé, une boutique au rideau métallique baissé (Drug Paraphernalia inscrit en lettres gothiques dorées sur l’écriteau à droite de la porte), puis successivement : sex shop, call center longue distance, London and Brazil Hotel, money transfer, supérette exotique, bus stop, red light district. Les prostituées arpentaient déjà le terre-plein central, grappes colorées sous les arbres, colliers de perles en strass, cuissardes, robes courtes en fibres synthétiques et vestes matelassées polyamide ou imitation fourrure rose fluo, orange, bleu électrique, vert pomme avec zip bidirectionnel et fausses queues de renard en pendentif jusqu’à la ceinture, multiples protubérances ovoïdes qui lui évoquèrent immédiatement certaines divinités archaïques.
Il avançait maintenant à pas soutenus dans un faubourg au paysage brouillé, écrasé par des îlots d’habitation beaucoup plus hauts. Vus du ciel, pensa-t-il, ces inserts devaient se détacher comme des petits cubes réguliers s’adaptant si précisément aux limites des surfaces béantes d’anciens terrains vagues, destructions de guerre, démolitions de quartiers insalubres, réhabilitations planifiées, etc., que seules de minuscules ouvertures longitudinales (interstices ou décrochements) laissaient entrevoir les fondations renforcées et les poutres de soutènement.

Workers Union (2)

Il avait rapidement atteint l’hinterland, zone quadrillée de canaux dont les eaux grises et sales se déplaçaient comme une seule masse, tirées par un faible courant drainant toute sortes de débris (bouteilles en plastique, morceaux de bois, matière minérale ou organique en suspension, rats morts gonflés comme des outres traçant des lignes mouvantes et éphémères dans les nappes d’huiles et de graisses flottant à la surface). Il se rappela ce rêve désagréable qu’il faisait à intervalles réguliers : il nageait (se noyait ?) dans les flots fétides (presque noirs, bouillonnants d’une écume aux fins chapelets de bulles) d’un ruisseau collecteur d’eaux usées aux parois parfaitement incurvées.
Il franchit une passerelle métallique rouillée qui n’avait qu’un seul garde-corps puis longea une voie à grand gabarit sur des quais plus ou moins aménagés : postes d’amarrage pour automoteurs et convois poussés, bancs en teck huilé en attente de promeneurs hypothétiques, silos de stockage déversant en continu des tonnes de béton dans les camions malaxeurs stationnés en file indienne (il se figurait assez nettement la vis géante à l’intérieur du réservoir, tournant dans un mouvement hélicoïdal infini). Sous les voûtes des ponts, il se dit que les concrétions de calcaire noirci n’avaient qu’une vague ressemblance avec des stalactites.

Workers Union

– Honnêtement, 24 volumes reliés plein cuir, 30 000 pages avec thesaurus index et planches, je ne sais comment vous le dire autrement : vous-faites-une-excellente-affaire. »
Il appuie doucement sur la porte avec la pointe de sa chaussure, sans rencontrer de résistance, d’un geste imperceptible aplatit le pan de sa large cravate rose sur costume gris rayé (accoutrement prescrit par son manuel pour le démarchage d’une clientèle féminine de fin de matinée).
– 24 volumes où le savoir constitué s’expose avec une telle clarté que parcourir les champs les plus variés de la connaissance aura le charme d’une promenade sous le soleil du printemps. »
1 min 15 s pour déballer son argumentaire. Il faut ménager des temps morts se dit-il, faisant face à une femme d’âge indéfini aux ongles peints en bleu turquoise et aux cheveux tellement décolorés qu’ils ressemblent à de la paille, figée dans un halo de lumière fade. Le palier étonnamment haut de plafond, minimum 4,50 m, donne sur une enfilade de portes de couleur marron clair marquées chacune d’une lettre de l’alphabet, 26 par étage – il y avait pensé en arrivant, ça ne peut pas être une coïncidence.
À cet instant précis (alors qu’il fixe enfin le visage de la femme), il éprouve une sensation bizarre, un malaise diffus, peut-être même a-t-il légèrement rougi en remarquant les yeux étrangement vitreux, sans expression. Dans un laps de temps forcément très bref, il doit envisager les différents cas d’altération oculaire : cataracte, cécité, alexie, amblyopie, voire strabisme. Instinctivement (quoiqu’il s’efforce de réfréner tout acte pulsionnel, involontaire et irréfléchi, animal), il baisse le regard par crainte de croiser un œil fuyant, mais comprend qu’il est vain de vouloir y saisir la moindre émotion ou pensée.
« Au moins je peux travailler là-dessus », il inscrit mentalement gestion de l’anomalie de la vision chez l’interlocuteur dans son training program. À l’extérieur, il entend résonner le cliquetis des machines.
Inutile de s’attarder sur les circonstances qui l’ont conduit ici. Il était descendu à Workers Union, sur Hoketus St., une longue et massive rangée de bâtiments industriels d’époques diverses, en partie à l’abandon. C’était l’hiver, les nuages noirs, épais et bas rasaient les toits des immeubles, s’éfilant vers le nord, quelques petites taches vertes pointaient sur les branches des arbres dénudés. Beaucoup trop en avance, s’était-il dit, mais ces réflexions météorologiques avaient été distraites par l’irruption dans son champ de vision de Chinois exécutant des figures sophistiquées sous les arcades bordant la gare, avec une lenteur qui lui avait paru insupportable.

Envie de quoi ? (1)

– Non, il faut rassembler les reliques et les jeter, incendier les archives. Tout balancer.
– Ah mais alors il ne restera plus rien ?
– Si, les œuvres complètes de Marguerite Yourcenar et un plan du London tube. Ne me demande pas pourquoi, c’est le hasard.
– Alors pourquoi ne pas les brûler ?
– Pour étouffer la contradiction.

Fallacy of equivocation

Femme 1 : Si c’est moi tu assumes les conséquences
Femme 2 : Non j’ai pas envie et puis je ne sais pas
Homme 1: C’est quoi les conséquences ?
Femme 3 : Franchement tu pourrais faire un effort
Femme 4 : Non je déclare les efforts interdits
Femme 5 : À qui parles-tu ?
Homme 2 : Quand où pourquoi qui je veux juste savoir avant de dire quoi que ce soit
Homme 3 : Il y a quelqu’un dehors
Femme 6 : C’était il y a longtemps et très loin d’ici pour le reste tu ne comprendrais pas
Femme 5 : Moi aussi j’ignore ce qui s’est passé pendant ce temps je veux savoir
Homme 4 : Moi je ne veux pas me confronter à toutes ces choses
Homme 5 : En réalité ça ne s’est pas passé comme on se l’imagine je veux dire tout ça est incertain
Femme 3 : Tu veux dire ce qui est vrai ici maintenant n’est pas une vérité éternelle ?
Homme 3 : C’est exact il n’y a plus personne dehors
Femme 1 : Toi tu as toujours voulu nous égarer aujourd’hui encore tu t’acharnes à
Homme 3 : Tu ferais mieux de te taire cesse de vouloir nous enfermer dans ta double contrainte
Femme 4 : Et alors si trois font quatre on est si loin de la vérité ?
Femme 2 : Je comprends rien si on sortait faire un tour on écouterait le bruit du vent sur le lac
Homme 4 : Oui partons je ne veux plus voir ces fantômes misérables
Homme 2 : Ne soyez pas grandiloquents vous vous complaisez dans l’impressionnisme
Femme 3 : Mais alors comment doit-on penser je ne sais pas et la véracité de la langue ?
Femme 2 : C’est parce que tout coule rien ne peut être fixé
Homme 5 : La vue est trompeuse fuyante c’est pourtant simple
Homme 1 : Non c’est trop simple les ignorants ne sont pas innocents par défaut et c’est vrai aussi pour les misologues
Femme 3 : Tu t’égares
Homme 3 : Mais je veux savoir je me demande entendez-vous ou bien ne discernez-vous que le brouillard ?
Femme 4 : Pour moi ce n’est plus une question je préfère rester seule plutôt que de côtoyer des ombres
Homme 2 : Ah ah tu pourrais être l’ombre de toi-même
Femme 2 : Mais un peu de clarté dans vos propos moi je n’entends que des injonctions gratuites
Femme 6 : Attends je pourrais raconter des histoires
Homme 2 : C’est trop tard car c’est ici que la comédie prend fin
Femme 4 : Moi je n’ai plus de mémoire je ne suis même pas mélancolique alors comment pourrais-je me souvenir ?

Dialogue et récit : histoires de flux (5.1)

Tu vois la rotation imperceptible de mes membres inférieurs ? Tu saisis l’impulsion motrice ? Tout mon corps sert à ça vise cette unique action. Entraîner une roue invisible. Comme suivre le déplacement hypnotique des masses liquides sur une étendue d’eau, entendre la circulation du vent dans les arbres.

Dialogue et récit : histoire de flux (1.1)

Moi je sais où le soleil se lève se couche comment le vent tourne et tourne je ne connais pas le doute je maîtrise tout ici-bas ici là et là et encore là-bas je définis les limites j’assigne les différentes populations dans les cercles que j’ai dessinés je sais comment tu finiras toi comme les autres dans les eaux mortes et puantes tu pourras toujours hurler hurler et te lamenter te frapper avec tes poings tu resteras dans la boue le ventre déchiqueté par tes propres ongles

[…]