Workers Union 5

Ce matin-là, qu’avait-elle dit ensuite ? Ou plutôt avait-elle continué de parler, émis d’autres sons, prononcé d’autres mots, phrases, questions, injonctions ? Mais il n’avait pas écouté (il a peut-être oublié, il ne sait plus). Exactement à ce point du jour où la lumière filtre à travers les volets, il s’était senti glisser doucement dans un mouvement ondulatoire, en même temps que sa conscience du monde environnant se trouva instantanément réduite à la perception de petites taches noires de la taille de mouches se déplaçant très rapidement et presque incessamment. « J’aime quelqu’un d’autre, j’aime x. »
Mais il n’avait pas réagi (saisi par une sorte d’aphasie antonionesque où le silence est l’empreinte en négatif de la parole, et comme stupéfié, médusé, sidéré par son aveuglement : croire que les choses sont telles qu’elles apparaissent, c’est-à-dire ne pas tenir compte de ce qu’il savait d’elles, être imperméable à toute théorie, persuadé d’avoir atteint un tel degré de clairvoyance et de certitude dans la connaissance de ses sentiments qu’il avait fini par omettre certaines sensations, échouant ainsi à percevoir que toute couleur en avait été effacée).
Il s’était levé puis avait commencé à récolter la poussière sur certains lieux et certains objets qu’il répertoria avec exactitude, évitant toute négligence, dans une soumission complète au processus (s’imposant une règle de comportement très stricte qui impliquait d’être vigilant devant les pièges ou tentations, de supporter patiemment les vexations et même les humiliations se révélant toujours indigne de l’expérience sans jamais élever la voix ni se laisser emporter par sa volonté)…

Réplicateur 4.1

D’aussi loin, il est difficile d’observer précisément la scène. Un homme enlaçait une femme, ou l’inverse, et l’un ou l’autre évoquait sa tristesse, le regard de chacun se portant vers un lieu ignoré du second. Il faut presque cligner des yeux tellement la lumière est forte, s’habituer à la lune ovoïde dans le ciel qui empêche les rayons homocentriques de converger en un seul point. En même temps le positionnement du regard importe peu, en haut ou en bas, et même vertical, car la perception est forcément déformée, distordue dans la courbure.
Comme pour accentuer le défaut du système optique, le ciel s’obscurcit soudain et une deuxième lune se lève, étirant d’autant les figures et les corps. Du coup, mais on ne sait comment, une autre scène vient se superposer à la première, les personnages lointains se fondent en une unique focale pour dessiner la silhouette d’une autre femme, plus âgée. Mais les détails sont flous, la vision ne parvenant pas à ajuster les contours, et ça pourrait être n’importe quoi d’autre. On n’a de la réalité qu’une image très diffuse.

 Sur cette planète effacée des archives terrestres, ignorée de l’astronomie aujourd’hui science morte, il semble que, par nécessité, ce qui est étonnement devient problématique. Si on s’élève un peu, on remarque pourtant que ce lieu au nom étrange – Zemble© – est semblable en tout point à un monde qu’on aurait pu connaître, excepté la présence des deux lunes qui décrivent dans le ciel deux orbites hélicoïdales, alternant sans interruption, ainsi qu’un épais brouillard visible dans les couches supérieures de l’atmosphère.

D’où vient alors le défaut de ce monde ? La phase d’habituation peut être aléatoire, éternelle, jamais accomplie, mais inverser la tendance paraît concevable, l’exploration de l’information sensorielle disponible exigeant de convoquer beaucoup d’observations, descriptions, conjectures, hypothèses.
Pour commencer, se concentrer sur le détail, voire le fragment, pierre et bois, métal et circulation. Et faire l’expérience qu’on ne peut rien appréhender car tout se délite littéralement sous l’effet du regard avant même qu’on ait pu toucher avec les mains, ni pierre, ni bois, ni vent ni eau : impossible de maintenir le lien avec la matière complexe, de préserver l’invariance perceptuelle de la moindre figure.
On peut formuler des équations dialectiques, par exemple : le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est, pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.

Errant dans le néant qui est, on en vient à supposer que peut-être le néant ne serait existant que pour soi seul. Cette hypothèse peut surprendre, mais après tout le ciel étoilé n’est qu’une illusion d’optique. Et puisque la planète ne semble pas sous l’emprise d’un système de croyance primitif (qui pourrait s’expliquer par la présence des deux lunes dans ses cieux), ni même sophistiqué (une iconolâtrie dont la connaissance aurait été la conséquence épistémologique), faut-il chercher, en deçà des codifications et des présupposés, à retrouver l’évidence première des phénomènes ? Mais comment comprendre les phénomènes sans le filtre du passé ? Et risquer de s’exposer aux pires tourments ?
Logiquement la difficulté devient insoutenable, presque absurde, une aporie, car la connaissance de l’univocité de l’éternité et du néant, l’ignorance du temps nécessitent de se défaire de la soumission à la durée et à la succession des événements. Or toutes les actions, ici, là, s’annulent à l’instant même où elles s’accomplissent. Pas d’effectuation de mouvements aux effets appropriés. On peut bien tenter d’interposer toutes les trames errantes de l’argumentation, l’intention la plus simple se dissout dans un trou d’air où la pesanteur n’a plus prise sur les corps.

Réplicateur 4

Errant dans le néant qui est, on finit par supposer un autre rapport dans le raisonnement pratique : le néant ne serait existant que pour soi seul. Cette hypothèse peut surprendre, mais après tout le ciel étoilé n’est qu’une illusion d’optique. Logiquement, pourtant, la difficulté devient insoutenable, car la connaissance de l’univocité de l’éternité et du néant, l’ignorance du temps nécessitent de se défaire de la soumission à la durée et à la succession des événements. Ainsi, la répétition irrépressible et presque nécessaire de toute chose, comme frapper dans une balle de tennis, remplir un cahier de notes et toujours en recommencer un autre, faire défiler les idées sans qu’aucune ne se fixe, observer la régularité d’un cristal et ne jamais trouver le moindre défaut et poursuivre toujours l’observation, toutes ces actions, ici, là, s’annulent en s’accomplissant.
La planète n’étant pas non plus sous l’emprise d’un système de croyance primitif (qui pourrait s’expliquer par exemple par la présence des deux lunes dans son ciel), ni même sophistiqué (une iconolâtrie qui aurait la connaissance comme conséquence épistémologique), il faut peut-être chercher à retrouver l’évidence première des phénomènes, en deçà des codifications et des présupposés. Mais comment comprendre les phénomènes sans le filtre du passé ?

Réplicateur 3

Sur cette planète ignorée de l’astronomie, aujourd’hui science morte, il semble que, par nécessité, ce qui est étonnement devient problématique. Si on s’élève un peu, on remarque pourtant que ce lieu au nom étrange, effacé des archives terrestres, est semblable en tout point à un monde qu’on aurait pu connaître, excepté la présence des deux lunes qui décrivent dans le ciel deux orbites hélicoïdales, alternant sans interruption, ainsi qu’un épais brouillard visible dans les couches supérieures de l’atmosphère.

D’où vient alors le défaut de ce monde ? La phase d’habituation peut être aléatoire, éternelle, jamais accomplie, mais inverser la tendance paraît concevable. Il faut convoquer beaucoup d’observations, des conjectures, des hypothèses. Pour commencer, se concentrer sur le détail, voire le fragment, pierre et bois, métal et circulation. Et remarquer qu’on ne peut l’appréhender car tout se délite littéralement sous l’effet du regard avant même qu’on ait pu toucher de ses mains. Ni pierre, ni bois, ni vent ni eau. Il semble impossible de maintenir le lien avec la matière complexe.

Il faut tenter aussi des équations dialectiques, par exemple le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est. Pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.

Cependant, à x milliards d’années-lumière de la Terre, à errer dans le néant qui est, il peut être difficile de se résoudre à l’hypothèse du néant.

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Dialogue et récit (14) : le onzième échelon de l’humilité

Parce que le constat distancié n’est jamais que le contraire de la spontanéité, qu’il est médiateté par définition, on dira, après réflexion : « le sage se reconnaît à ce qu’il parle peu ».

Rigolons donc en silence et évitons de circuler au dehors trop souvent, ce qui n’est pas bon du tout pour notre âme.

Dialogue et récit (9) : le spleen solitaire

Seules, pensent-elles, dans ce monde effervescent.
« Encore un peu, un temps infime, et vous ne me verrez pas ; mais un peu de temps, et vous me verrez. »
Ce sermon résonne dans leur esprit comme une énigme. Or il se poursuit ainsi : l’œil ne souffre rien d’étranger en lui […]

spleen 

Dialogue et récit (6) : ni figure intérieure ni figure extérieure

Comme mues par des pensées vaines, les deux femmes s’avancent dans l’univers effervescent.

Plusieurs problématiques se présentent pourtant à leur esprit (elles ont passé l’épreuve du jetlag, toujours épuisant) : je suis dans un monde semblable au mien, pierre et bois, métal et circulation, et pourtant je ne peux l’appréhender, tout ce que je tente de toucher se délite dans mes mains. Ni pierre, ni bois, ni vent ni eau. D’où vient le défaut de ce monde ?
Elles tentent une équation dialectique : le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est. Pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.
Cela n’est pas sans leur rappeler ces débats qu’elles eurent, pendant leurs années de formation intellectuelle, sur l’incompatibilité des choses spirituelles et des choses corporelles.

Cependant, à plusieurs milliers d’années-lumière de la Terre, elles ne peuvent se résoudre à l’hypothèse du néant. […]