Workers Union 6

Agissant aussi immédiatement que le claquement de doigts d’un magnétiseur, la traînée sonore laissée par une moto pétaradant au loin le délivra de son sommeil somnambulique. Les rues étaient plus resserrées, il se sentit pris en étau sur l’étroit trottoir aux pavés irréguliers, entre les façades qui n’avaient pas plus de six étages penchant légèrement vers l’extérieur et le trafic automobile ‒ vrombissement des moteurs, accélérations, freinages, klaxons répétés (déplacements pendulaires) ‒, le fracas des déchargements de fourgons réfrigérés, les travaux de voirie avec marteaux-piqueurs reliés à des compresseurs diesel bloquant la respiration à chaque propulsion d’air comprimé, occupant la moitié de la chaussée déjà rétrécie par des barrières de chantier rouges équipées de catadioptres (réfléchissant la lumière blanche des phares et des lampadaires), qui balisaient l’accès à des passerelles inclinées pour piétons. Au fond des tranchées, les canalisations rouillées affleuraient dans plusieurs centimètres d’une eau boueuse, jaunâtre, tandis que la pluie dessinait maintenant devant lui un écran de gouttes épaisses et translucides, altérant sa vision et ralentissant son cheminement.

Les angles morts (2)

On est en quelle année là ? Qu’est-ce qu’on voit ? Deux mille… non j’ai oublié. Il y a comme un trou noir, entre deux mille… et aujourd’hui. Ou alors c’était le siècle dernier ? Non ça je ne peux pas croire, ce serait terrifiant. Et même quand je réfléchis, un seul jour semble avoir passé. Je ne le pense pas pour me rassurer, cependant je dois considérer que tout cela avait peut-être son origine au siècle dernier, ne pas négliger l’hypothèse. Alors qu’est-ce qu’on fait ? Dans cette histoire il faut chercher les angles morts, et ensuite peut-être on comprendra ce qui se tramait.

Il faut quand même que je me rappelle. Naples c’était, bien sûr au siècle dernier, je me souviens à peu près. On était toujours dans les quartiers périphériques, on voyait tout de biais, comme si le centre ne pouvait apparaître que dans une perspective éloignée mais qu’on se préservait de toute aberration perceptive en se maintenant dans une zone latérale, autonome. Du coup, on éprouvait une étrange sensation d’isolement dans des îlots séparés du reste du monde vivant par toutes sortes de flux et de turbulences, circulation ininterrompue d’énergies, invisibles faisceaux neutralisants au plus infime mouvement.
Ça me donnait presque mal à la tête. Là déjà je ne comprenais plus rien. L’enchaînement des saisons, des actions, des événements, le sens même des mots. Ou plutôt je ne leur accordais plus aucune importance. Alors cette expérience oblique de la réalité m’apparut soudainement absurde, comme une privation, un procédé lâchement élusif. Il fallait corriger quelque chose.

 Mais c’était en quelle année ? J’ai beau fixer l’image, tenter de lui attribuer une valeur symbolique expressive, la défaire de ses artifices formels, etc., je suis incapable de convertir la perception en sens. Chercher les résidus d’odorat, goût, toucher. Qu’est-ce qui reste ? C’était qui ? Où ? Même l’image brute, non dénaturée, n’évoque aucun lieu ni odeur ni musique, pas de bruissement de feuilles dans les arbres, le paysage était imperméable et silencieux.

 Tous les hôtels s’appellent Little Palace Hotel en néons bleu électrique clignotant nuit et jour, et les pilastres en marbre du sixième étage qui donnent à la façade un air grandiloquent sous le ciel mauve, le jardin planté au centre de la place carrée et le théâtre rutilant en face, sur le côté opposé de la place. Ici les sons paraissent étouffés, le bruit des talons sur le sol se diffuse par vagues en contrepoint, distordu, une bande son où le fracas des bruits lointains écraserait les bruits proches, qui seraient comme sourds, voilés.

J’éprouve seulement l’ennui de ne pas me souvenir. Ça pourrait être le printemps, mais à quelle latitude ? Chicago, Valparaiso ? Mais on n’entend pas le fin gravier gonflé par la pluie crisser sous les semelles. À peine si on devine en haut les traînées blanches laissées par les avions dans le ciel. En bas au loin le fleuve dessine des courbes, mais c’est peut-être un bras de mer, ou un estuaire, et là pas moins de trois rivières conflueraient dans l’océan à l’arrière-plan.

 Je rêve ou il fait chaud là ? Oui, non ? Et cette profusion de fleurs sur les arbres c’est presque écœurant. Est-ce qu’une tempête se prépare ? Les nuages lourds semblent se distendre, balayés par le grain, il aura plu à la fin de la journée, le sol serait couvert de pétales décolorés, corolles entières cassées à peine épanouies, brindilles éparpillées comme des allumettes tombées de leur boîte.

 Là encore je ne fais que des hypothèses. Sous un nom qui sonnait aussi faux que sa particule, on aurait réservé une suite modern style au dernier étage et sur la terrasse on aurait bu des dry martinis avec des grosses olives vertes au fond du verre. On surplombait la ville, Baltimore, Chacabuco, Boyacá, Monterrey. Là c’est flou, je pourrais dire que je pense mais ce serait faux, je ne pense pas.
On avait pris des routes rectilignes qui transperçaient des paysages de pinèdes et par-delà les forêts on entendait les vagues géantes se fracasser contre les yachts amarrés dans des criques aux eaux profondes et noires.
 Dans les motels on choisissait les chambres avec lit king size, et à la tombée du jour on partait sur les plages attendre le rayon vert.
On donnait vraiment l’illusion de savoir où on allait. Traverser des villes qui n’avaient qu’une seule rue le même décor pendant des heures. Des tornades s’élevaient dans le ciel et on faisait comme si elles n’existaient pas. On continuait la route rectiligne pour aller là-bas un point situé exactement de l’autre côté, derrière la tornade. Les maisons avaient des toitures en pente douce, s’étiraient horizontalement, faisaient corps avec le sol pour laisser filer le vent et l’air brûlant.

Mais dans cette suite d’événements il n’y a rien qui s’agence correctement. Tout est diffus, désaccordé, un afflux de sensations changeant continuellement, rien que je puisse fixer pour ordonner un sens, glissant ondulant sur la couche de vernis qui recouvre la surface de l’image.

L’effet correcteur du cerveau

Faire diversion

Amalgamer
Déconstruire
Opposer
Arracher
Extraire
Objectifier
Découper
Décapiter
Étêter
Démolir
Zigouiller
Euh non.
Restituer
Enjoliver
M’appliquer
M’évertuer
Varier
Apprivoiser
Mais
L’image est précaire.

Mais je voudrais renouveler ma vision, et reconstituer l’harmonie de chaque lieu, rassembler les parcelles de réalité.
Il ne me suffit pas, pour cela, de me placer mécaniquement dans l’angle le plus approprié, de bien cadrer : ce serait seulement comme regarder par le trou d’une serrure, et il faudrait le faire des milliards d’autres fois pour cataloguer la totalité.
Alors il faut un choix, avoir un parti pris, qui procède en même temps d’une révolution, le négatif de celle qui m’apparaît corrompue par l’usure de mon regard.
En figeant certains moments et certains aspects, à la fois je la rends plus autonome et j’en suis toujours plus proche, parce que, sous l’image révélée, s’en cache une autre, elle-même toujours plus proche de la vraie réalité.

[…]

Questions de tropisme

Que peut-on faire le week-end ? 

On peut regarder ce qui se passe .

On peut faire des expériences physiques.

On peut faire des expériences perceptives.

On peut faire des expériences pour valoriser son potentiel d’innovation photo-numérique.

On peut faire des expériences chimiques et parfois on aime bien.

On peut faire d’autres expériences visuelles mais on ne peut pas toujours identifier le référent.

Heureusement, tout jugement de goût est universel et subjectif.

Que photographier ?

Attester de la «véracité de l’image», démultiplier son pouvoir fétichiste, ne contrarier la frénésie du voir par aucune velléité formelle. Jouer sur les mêmes fantasmes voyeurites du spectateur par l’exhibition publique de l’intime, de ce qui habituellement ne circule que dans un cercle social restreint (album de famille par exemple). Voyeurisme et «objectification du sujet», qui ne peut se réaliser, dans ces simulacres de récit personnel où l’identité mise en abîme est autant celle de «moi» que d’anonymes, sans une identification.

Mon Nöel.