L’attaque des singes (5)

Ici tous les mouvements sont donc à la verticale, même les plissements des montagnes, au nord, derrière la crète des hauts immeubles qui poussent vers leurs flancs et qui ont déjà déplacé à plusieurs dizaines de kilomètres l’épicentre de la ville, là où convergent des voies rapides entremêlées d’autoponts striant le tissu urbain d’un réseau anarchique, menant dans une course effrénée au désordre des quartiers d’en-bas.
Là dans le bourbier des rues, l’horizon est barré par les longues bandes de tissus suspendues au-dessus de la tête, oripeaux brodés de fils étincelants, or, noir, rouge, vert. Je marchais en regardant le sol et dans cette perspective les corps devinrent effrayants, les chairs s’affaissèrent sous le poids des larmes, sous le coup des chaînes frappant les épaules et les omoplates, déchirant les vêtements puis les peaux au son des tambours et des clameurs obsédantes qui s’élevaient d’ailleurs, on ne sait d’où.

L’attaque des singes (4)

Un autre effet de ce dysfonctionnement temporel : dans des conditions particulières, à la réalité de la ville se superposait sa perception antagoniste : une fois neutralisé ce qui faisait défaut, l’image s’inversait sur la rétine, les vibrations sonores dans l’oreille interne, et je ne pouvais la définir (même, simplement la décrire) que par la négation.
Et voilà ce que je n’ai pas vu d’abord : une eau paisible qui se déplace en masses amples aux douces et lentes ondulations en un seul corps à la fluidité presque lourde, telles des nappes géantes agitées au vent, et la main pourrait imiter leur mouvement en dessinant dans l’espace un geste délicat et souple, et même vouloir toucher la surface de l’eau, car on voudrait la caresser, on serait attiré par elle, subjugué par tant de tranquillité (et pas le moins du monde inquiété par cette fausse inertie), eau enroulante comme une étoffe épaisse dont on s’envelopperait la tête et les épaules pour se protéger du froid, murmurant ressac sur une plage de galets ou transparence effervescente glissant sur le sable, longue chevelure flottant exactement à l’horizontale, dans le sens du vent sec et chaud…
Mais par un battement de cils ou quelque chose comme ça, le réel referait surface : ici l’eau filtre par les moindres interstices, non pas en un mince filet ruisselant mais littéralement expurgée, recrachée, débordant depuis les conduites engorgées des réseaux souterrains, grondement au volume croissant et tremblements précurseurs de secousses beaucoup plus fortes qui soulèveront l’écorce terrestre dans un temps encore indéterminé, mais dont on devine l’imminence tellement la pression est élevée, la marche rapide et fiévreuse, ensorcelée.

L’attaque des singes (3)

C’était d’ailleurs beaucoup plus loin que je ne le pensais, comme si mon souvenir m’échappait, s’évaporait, et à cet instant-là je ne percevais avec netteté qu’une histoire que j’avais peut-être imaginée. Mais comment pourrais-je avoir enregistré et conservé le souvenir d’un lieu où je n’étais jamais allé ?
Ou plutôt, n’est-ce pas que ce souvenir avait été réduit à l’état de récit objectif, d’abrégé forcément lacunaire, un aplat monochrome se substituant aux sensations et justifiant l’absence de relief ? Peut-être même que l’ordre narratif du souvenir primitif avait été modifié, remanié, que certaines scènes se répétaient à l’identique mais avec quelques mètres-secondes d’écart, à tel point que sa restitution en serait évidemment faussée et contradictoire, par moments. (Meaning ain’t in the head…)

L’attaque des singes 2.1

J’étais arrivé la veille, après l’appel de X. (« Je pense à toi même si », j’avais bu quelques verres, c’est donc à peu près ce qui me reste de la conversation, bref, j’étais toujours dans le tourment de cette relation interrompue mais il me suffisait de refuser de chercher ce que j’avais encore échoué à comprendre (c’est-à-dire : l’alternative ne se nouerait pas en dilemme). Non. Je ne me soumettais pas à l’expérience du regret intérieur, ou du repentir, du serment, etc., ne supportant aucun fardeau de remords, étant à peine capable de me représenter à la manière d’une abstraction, n’éprouvant donc aucune empathie pour moi-même.)

Ici il n’y a jamais de silence absolu, ou parfait. Par exemple celui qu’on saisit en négatif quand soudain dans le vide immobile des hurlements de chiens déchirent la nuit d’un paysage de hautes plaines aux habitats dispersés, éclats de rires jaillis de nulle part, crissements de pneus d’une voiture démarrant en trombe plus loin, dans la vallée, énergie acoustique absorbée dans un trou noir de la taille d’un grain de sable libérée d’un coup, atteignant des fréquences à faire exploser les tympans. Au contraire, une rumeur diffuse, une sorte de bruit blanc, ou plutôt un bruit de fond, occupe en permanence l’espace sonore, semblant rayonner depuis la périphérie, surgissant des zones les plus éloignées du centre par ondes successives. La ville est une cavité aux parois mouvantes, microcosme grouillant de particules, brouhaha d’atomes aux trajectoires aléatoires : impossible de cartographier quoi que ce soit, lieux, sons, odeurs, et je m’étais perdu, ne reconnaissant rien (repérer le quai où on s’était quittés, identifier même les formes élémentaires), égaré parmi les choses, à qui on demanderait : es-tu déjà venu ici ? et je répondrais : je ne sais pas, je ne m’en souviens plus.

Workers Union 6

Agissant aussi immédiatement que le claquement de doigts d’un magnétiseur, la traînée sonore laissée par une moto pétaradant au loin le délivra de son sommeil somnambulique. Les rues étaient plus resserrées, il se sentit pris en étau sur l’étroit trottoir aux pavés irréguliers, entre les façades qui n’avaient pas plus de six étages penchant légèrement vers l’extérieur et le trafic automobile ‒ vrombissement des moteurs, accélérations, freinages, klaxons répétés (déplacements pendulaires) ‒, le fracas des déchargements de fourgons réfrigérés, les travaux de voirie avec marteaux-piqueurs reliés à des compresseurs diesel bloquant la respiration à chaque propulsion d’air comprimé, occupant la moitié de la chaussée déjà rétrécie par des barrières de chantier rouges équipées de catadioptres (réfléchissant la lumière blanche des phares et des lampadaires), qui balisaient l’accès à des passerelles inclinées pour piétons. Au fond des tranchées, les canalisations rouillées affleuraient dans plusieurs centimètres d’une eau boueuse, jaunâtre, tandis que la pluie dessinait maintenant devant lui un écran de gouttes épaisses et translucides, altérant sa vision et ralentissant son cheminement.

Workers Union 4.1

Dans une rue à droite, il aperçut le haut mur du cimetière sud en briques d’un rouge légèrement passé (un peu ocre) strié de branches noueuses ondulant comme des serpents surgis du trottoir, et l’entrée monumentale, portique à trois piliers gigantesques ouvrant sur un vestibule au plafond orné de coupoles. Il hésita à s’engager dans l’allée où étaient alignés des cadavres maintenant réduits à l’état de poussière, mais il se les représentait, si près (à quelques centimètres et en quelque sorte malgré lui), sur leur couche mortuaire, tout habillés, robe, costume trois pièces, souliers vernis, alliances et broches en or et pierres précieuses, traces absurdes enfermées dans des cercueils en bois imputrescible aux épitaphes à moitié effacées, pierres tombales lézardées, disloquées, inclinées (tassement différentiel), s’affaissant dans la terre argileuse saturée par l’eau des intempéries ou asséchée sous le soleil d’été, les racines des arbres poussant latéralement, s’infiltrant, s’incrustant, ressortant par la moindre fissure, tels des vers géants.

Il avait fait demi-tour après un long moment d’immobilité totale, pétrifié lui aussi, minéralisé ‒ devenu substance inorganique ‒, les muscles durcis et tendus comme les cordes d’un arc sculptées dans le granit. La pluie fine caressait son visage, gouttelettes vaporeuses se déposant sur son front, ses joues, et le sang se remit à affluer dans ses veines. Il préféra ne pas penser, laissant son corps se mouvoir en fonction des obstacles, répondant à ce qui est affecté de mouvement par un mouvement adéquat, à peine concerné par les corps inertes du monde autour de lui en ce qu’ils n’entravaient pas sa progression, vagues silhouettes s’estompant derrière lui…