Poursuite de vent (4)

Dans ses bras, l’enfant était mort car on ne prenait plus soin de rien, il n’y avait plus de roi pour sauver ce qui restait sur la plaine aride balayée par des vents humides et salés. Seule régnait la concupiscence de la mort.

Quand tout avait commencé personne ne s’en rappelait. Les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne s’usèrent plus sous l’effet des intempéries. Pourtant les changements s’étaient opérés graduellement, par excès de chaleur ou de froid. Alors tout devenait sec et insensible. Les herbes des champs étaient géantes mais leurs tiges noires et cassantes, à la croisée des chemins on rencontrait des êtres difformes, bêtes de foire, monstres aux pieds bots, culs de jatte, colporteurs boiteux, chiens errants aux crocs menaçants portant des colliers à pointes, progénitures dénaturées, aveugles dont les yeux exorbités laissaient deviner la bile jaune qui les rongeait de l’intérieur, et sur les places des villages même les bonimenteurs avaient des voix graves, les fanfares ne jouaient plus que des airs mélancoliques sur des instruments mal accordés. On regardait, immobile, les jongleurs lancer leurs quilles comme des automates, on était sous l’influence d’un philtre étrange et maléfique.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, on avait calculé l’étendue des terres et des océans, tracé l’intersection des routes, des montagnes, d’abord confusément puis par corrections successives à mesure que progressait l’exploration des zones les plus inaccessibles, aux extrémités désertiques. Pour atteindre ces régions inhospitalières, on avait contourné de gigantesques plateformes de glace flottante à la dérive sur des mers où soufflaient des vents si rapides et si forts qu’ils faisaient et défaisaient en continu les dunes longilignes qui se dessinaient dans la neige. On avait étudié la circulation des courants, des eaux profondes, les échanges d’énergie thermique, le sable et le gravier, les affleurements rocheux, les pics à nu surgissant du plateau gelé sous une épaisseur de glace qu’on pouvait à peine mesurer. On expliquait les tremblements de terre et l’origine des gouffres.

Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires, le mélange des éléments, la corruption des corps. On s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.

Puis vint le moment où l’observation des phénomènes atmosphériques, du temps qui passe, du jour qui tombe ici et se lève là-bas en même temps, la pluie, le vent, les bourgeons sur les arbres, toute cette histoire naturelle qui se déroule mécaniquement, tout devint ennuyeux comme rien de nouveau sous le soleil. C’est à peu près à cette époque que survint le hasard.

À cette époque les mages, qui enduisaient les morts d’une cire épaisse car ils ne devaient pas souiller la terre, tuaient de leurs propres mains quantité d’animaux et interprétaient toutes sortes de songes. Pour autant, parmi les systèmes de pensée qui s’étaient forgés progressivement, la théorie de la destinée avait prévalu, et on s’était imaginé qu’on pouvait ne vouloir que ce qui arrive, la soumission à cette seule loi suffisant à étouffer les tourments et les plaintes.

Mais un jour des hommes se mirent à cracher, se laver les mains, et même uriner dans les eaux des fleuves. Des chants lancinants, dont la tristesse était augmentée par l’écho, remplissaient de larmes des femmes qui se frappaient le coeur avec la paume de la main droite, dans un mouvement rapide et régulier.

Et c’est ainsi que, sans qu’on comprenne pourquoi, on se mit à scruter les collines se déroulant à perte de vue, à chercher les vallées obscures baignées de sang, où se jouaient les guerres, et le feu, cette vapeur qui s’était soudain embrasée. Mais le regard se perdait dans les ruisseaux tortueux aux eaux rouges, les forêts dont les arbres ne noircissaient jamais sous la pluie continue de flammes, le brouillard gris et sec. Des meutes de loups au pelage gris foncé, les yeux blancs, hurlaient en se déplaçant très vite tels des traits de lumière vers d’autres jardins morts. Des troncs d’arbres longs de plusieurs dizaines de mètres étaient couchés sur le sol comme pour barrer le passage des charognes et cadavres en putréfaction avancée, le ventre gonflé par la vermine et les gaz, hordes de moitié morts aux blessures béantes, défilant dans un déversement ininterrompu de chair altérée.

Dialogue et récit : poursuite de vent (3.1.1)

Dans ses bras l’enfant était mort car on ne prenait plus soin de rien, il n’y avait plus de roi pour sauver ce qui restait. La concupiscence de la mort triomphait seule sur la plaine aride balayée par des vents humides et salés.

À la croisée des chemins, on rencontrait des êtres difformes, bêtes de foire, monstres aux pieds bots, culs de jatte, colporteurs boiteux, chiens errants aux crocs menaçants portant des colliers à pointes, progénitures dénaturées, aveugles dont les yeux exorbités laissaient deviner la bile jaune qui les rongeait de l’intérieur. Les herbes des champs étaient géantes mais leurs tiges noires et sèches, et sur les places des villages même les bonimenteurs avaient des voix graves, les fanfares ne jouaient plus que des airs mélancoliques sur des instruments mal accordés. On regardait, immobile, les jongleurs lancer leurs quilles comme des automates. On était sous l’influence d’un philtre étrange et maléfique.

Quand tout avait commencé on ne s’en rappelait plus. D’un seul coup, les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne n’usèrent plus sous l’effet des intempéries. Pourtant les changements à la surface de la terre s’étaient opérés graduellement, parfois par excès de chaleur, d’autres fois par excès de froid. Alors tout devenait sec et insensible.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, le mélange des éléments, la corruption des corps qu’on avait disséqués pour y trouver les veines et les nerfs. Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires. On pouvait expliquer les tremblements de terre et l’origine des gouffres, on s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.

Puis vint l’époque où même l’observation des phénomènes atmosphériques, du temps qui passe, du soleil qui se lève là et là, qui se couche ici et se lève là-bas en même temps, la pluie, le vent, les bourgeons sur les arbres, cette histoire naturelle qui se déroule mécaniquement, tout devint ennuyeux comme rien de nouveau sous le soleil.
C’est à peu près à ce moment que survint le hasard. Parmi toutes les pensées qui s’étaient forgées progressivement, la théorie de la destinée avait prévalu. Alors on s’était imaginé qu’on pouvait ne vouloir que ce qui arrive, la soumission à cette seule loi suffisant à étouffer les tourments et les plaintes.
Mais sans qu’on comprenne pourquoi, on se mit à scruter les collines se déroulant à perte de vue pour chercher les vallées obscures baignées de sang où se jouaient les guerres, et le feu, cette vapeur qui s’était soudain embrasée.
Cependant les observations se perdaient dans les ruisseaux tortueux aux eaux rouges, les forêts dont les arbres ne noircissaient jamais sous la pluie continue de flammes, le brouillard gris et sec. Plus loin, d’autres jardins morts, des troncs d’arbres longs de plusieurs dizaines de mètres étaient couchés sur le sol, comme pour barrer le passage des charognes, cadavres en putréfaction avancée le ventre gonflé par la vermine et les gaz, hordes de moitié morts aux blessures béantes, défilant dans un déversement ininterrompu de chair altérée.

Dialogue et récit : histoires de flux (5.2)

Un jour qu’on marchait pour passer le temps, tu te souviens, on avait trouvé par hasard le champ de courses, derrière la casse de voitures. On avait longé le chemin de fer, on fumait des cigarettes blondes qui nous enivraient de leur saveur douceâtre et on hurlait toutes sortes d’insanités. Péniblement, on avançait sur le ballast grossier de la voie où ne passaient plus que des trains de fret. On les entendait crisser au loin, chargés de poutres métalliques, sable, gravier, liquides inflammables, et quand ils arrivaient à notre hauteur on sautait sur le bas côté et les grincements transperçaient nos tympans comme des pointes acérées.

Fallacy of equivocation

Femme 1 : Si c’est moi tu assumes les conséquences
Femme 2 : Non j’ai pas envie et puis je ne sais pas
Homme 1: C’est quoi les conséquences ?
Femme 3 : Franchement tu pourrais faire un effort
Femme 4 : Non je déclare les efforts interdits
Femme 5 : À qui parles-tu ?
Homme 2 : Quand où pourquoi qui je veux juste savoir avant de dire quoi que ce soit
Homme 3 : Il y a quelqu’un dehors
Femme 6 : C’était il y a longtemps et très loin d’ici pour le reste tu ne comprendrais pas
Femme 5 : Moi aussi j’ignore ce qui s’est passé pendant ce temps je veux savoir
Homme 4 : Moi je ne veux pas me confronter à toutes ces choses
Homme 5 : En réalité ça ne s’est pas passé comme on se l’imagine je veux dire tout ça est incertain
Femme 3 : Tu veux dire ce qui est vrai ici maintenant n’est pas une vérité éternelle ?
Homme 3 : C’est exact il n’y a plus personne dehors
Femme 1 : Toi tu as toujours voulu nous égarer aujourd’hui encore tu t’acharnes à
Homme 3 : Tu ferais mieux de te taire cesse de vouloir nous enfermer dans ta double contrainte
Femme 4 : Et alors si trois font quatre on est si loin de la vérité ?
Femme 2 : Je comprends rien si on sortait faire un tour on écouterait le bruit du vent sur le lac
Homme 4 : Oui partons je ne veux plus voir ces fantômes misérables
Homme 2 : Ne soyez pas grandiloquents vous vous complaisez dans l’impressionnisme
Femme 3 : Mais alors comment doit-on penser je ne sais pas et la véracité de la langue ?
Femme 2 : C’est parce que tout coule rien ne peut être fixé
Homme 5 : La vue est trompeuse fuyante c’est pourtant simple
Homme 1 : Non c’est trop simple les ignorants ne sont pas innocents par défaut et c’est vrai aussi pour les misologues
Femme 3 : Tu t’égares
Homme 3 : Mais je veux savoir je me demande entendez-vous ou bien ne discernez-vous que le brouillard ?
Femme 4 : Pour moi ce n’est plus une question je préfère rester seule plutôt que de côtoyer des ombres
Homme 2 : Ah ah tu pourrais être l’ombre de toi-même
Femme 2 : Mais un peu de clarté dans vos propos moi je n’entends que des injonctions gratuites
Femme 6 : Attends je pourrais raconter des histoires
Homme 2 : C’est trop tard car c’est ici que la comédie prend fin
Femme 4 : Moi je n’ai plus de mémoire je ne suis même pas mélancolique alors comment pourrais-je me souvenir ?

Dialogue et récit : histoires de flux (5.1)

Tu vois la rotation imperceptible de mes membres inférieurs ? Tu saisis l’impulsion motrice ? Tout mon corps sert à ça vise cette unique action. Entraîner une roue invisible. Comme suivre le déplacement hypnotique des masses liquides sur une étendue d’eau, entendre la circulation du vent dans les arbres.

Dialogue et récit : poursuite de vent (2.1)

Quand tout avait commencé on ne s’en rappelait plus. D’un seul coup, les mers avaient cessé de se retirer, les roches ne n’usèrent plus sous l’effet des intempéries.
Pourtant les changements à la surface de la terre s’étaient opérés graduellement, parfois par excès de chaleur, d’autres fois par excès de froid. Alors tout devenait sec et insensible.

Pendant très longtemps, on avait observé l’alternance des saisons, la formation des nuages, des tempêtes, des arcs-en-ciel, le mélange des éléments, la corruption des corps qu’on avait disséqués pour y trouver les veines et les nerfs. Entre le vide et le plein, on avait distingué le rugueux, le crochu, et bien sûr le lisse et le recourbé mais aussi la profondeur, la surface, la distance, l’équilibre des contraires. On pouvait expliquer les tremblements de terre et l’origine des gouffres, on s’interrogeait sur les limites de la matière, du temps, on niait puis on admettait la réalité du présent, on vérifiait des thèses monstrueuses ou inexplicables.