L’attaque des singes 2.1

J’étais arrivé la veille, après l’appel de X. (« Je pense à toi même si », j’avais bu quelques verres, c’est donc à peu près ce qui me reste de la conversation, bref, j’étais toujours dans le tourment de cette relation interrompue mais il me suffisait de refuser de chercher ce que j’avais encore échoué à comprendre (c’est-à-dire : l’alternative ne se nouerait pas en dilemme). Non. Je ne me soumettais pas à l’expérience du regret intérieur, ou du repentir, du serment, etc., ne supportant aucun fardeau de remords, étant à peine capable de me représenter à la manière d’une abstraction, n’éprouvant donc aucune empathie pour moi-même.)

Ici il n’y a jamais de silence absolu, ou parfait. Par exemple celui qu’on saisit en négatif quand soudain dans le vide immobile des hurlements de chiens déchirent la nuit d’un paysage de hautes plaines aux habitats dispersés, éclats de rires jaillis de nulle part, crissements de pneus d’une voiture démarrant en trombe plus loin, dans la vallée, énergie acoustique absorbée dans un trou noir de la taille d’un grain de sable libérée d’un coup, atteignant des fréquences à faire exploser les tympans. Au contraire, une rumeur diffuse, une sorte de bruit blanc, ou plutôt un bruit de fond, occupe en permanence l’espace sonore, semblant rayonner depuis la périphérie, surgissant des zones les plus éloignées du centre par ondes successives. La ville est une cavité aux parois mouvantes, microcosme grouillant de particules, brouhaha d’atomes aux trajectoires aléatoires : impossible de cartographier quoi que ce soit, lieux, sons, odeurs, et je m’étais perdu, ne reconnaissant rien (repérer le quai où on s’était quittés, identifier même les formes élémentaires), égaré parmi les choses, à qui on demanderait : es-tu déjà venu ici ? et je répondrais : je ne sais pas, je ne m’en souviens plus.

L’attaque des singes 1.2

Brusquement, les singes avaient sauté du toit en poussant des cris stridents, propulsant vers le ciel des nuées d’oiseaux blancs au bec effilé qui piétinaient la terre humide. Je sentais le soleil cuire ma peau (avec l’intensité de la flamme bleue d’un chalumeau qui passerait lentement sur mon bras), immobile dans l’herbe gorgée d’eau boueuse. Puis je tombai violemment en arrière, luttant contre l’hallucination. Ce fut mon dernier souvenir du monde vivant.

Depuis longtemps (un événement aujourd’hui lointain, alors que j’étais encore presque enfant, n’ayant vraiment expérimenté que la souffrance de moi-même, m’avait soustrait au principe de non-contradiction, puis définitivement détourné de toute conduite déterminée par la résignation), j’étais convaincu de l’absurdité de toute mort et de l’inutilité de vouloir en chercher la raison, organique, minérale, excès de phosphore ou d’azote, dystrophisation, corpuscules viraux altérant le système immunitaire, suffocation par ingestion de corps étrangers, suicide par pendaison, explosion de conduite de gaz ou incendie domestique dispersant dans l’air l’odeur âcre de la chair brûlée, et même accident de la circulation, fracassement à grande vitesse aux commandes d’une moto de course (minimum 1000 cc) contre une masse solide en mouvement ou inerte… Ainsi il est évident que si je m’exposais (rarement) l’idée de ma propre disparition, c’était avec un demi-sourire, les lèvres pincées et l’air entendu : mon existence était une variable de valeur comparable à celle de ces choses qu’on croit inébranlables et qui sont effacées du paysage sans même qu’on s’en aperçoive.

Clouds take chill off city air. Tout avait commencé vers 7h30 dans une chambre au quatrième étage de l’hôtel à la jonction de Brigade Rd et Residency Rd. Le journal glissa sous la porte en frôlant le sol avec une telle légèreté que ce fut comme un souffle d’air, un chuchotement (« je suis là »). The temperature will revolve around 17 degrees Celsius for the next two days and dip by one or two degrees later if clouds scatter. Rain showers. Dehors la pluie tombait lentement en gouttelettes tièdes et espacées, autonomes, anarchiques, voletant en fonction des vents depuis les nuages, gigantesques amas de particules d’eau tellement bas et étalés, étirés presque à l’infini, qu’ils ne laissaient aucun trou de clarté, le soleil n’étant plus qu’un minuscule point un peu plus pâle très lointain, à peine discernable derrière la couche nuageuse.

Par beau temps, on peut apercevoir la baie luxuriante, d’un vert très gras, et les casinos offshore, monolithes de métal gris cernés de bateaux de pêcheurs ressortant sur les eaux turbides en petites taches plus claires. Mais ce matin il n’y avait rien à voir, c’est à peine si on distinguait les panneaux lumineux en bas dans la rue, qui perlaient en scintillant, auréolés de fluorescences multicolores.

Réplicateur 4.1

D’aussi loin, il est difficile d’observer précisément la scène. Un homme enlaçait une femme, ou l’inverse, et l’un ou l’autre évoquait sa tristesse, le regard de chacun se portant vers un lieu ignoré du second. Il faut presque cligner des yeux tellement la lumière est forte, s’habituer à la lune ovoïde dans le ciel qui empêche les rayons homocentriques de converger en un seul point. En même temps le positionnement du regard importe peu, en haut ou en bas, et même vertical, car la perception est forcément déformée, distordue dans la courbure.
Comme pour accentuer le défaut du système optique, le ciel s’obscurcit soudain et une deuxième lune se lève, étirant d’autant les figures et les corps. Du coup, mais on ne sait comment, une autre scène vient se superposer à la première, les personnages lointains se fondent en une unique focale pour dessiner la silhouette d’une autre femme, plus âgée. Mais les détails sont flous, la vision ne parvenant pas à ajuster les contours, et ça pourrait être n’importe quoi d’autre. On n’a de la réalité qu’une image très diffuse.

 Sur cette planète effacée des archives terrestres, ignorée de l’astronomie aujourd’hui science morte, il semble que, par nécessité, ce qui est étonnement devient problématique. Si on s’élève un peu, on remarque pourtant que ce lieu au nom étrange – Zemble© – est semblable en tout point à un monde qu’on aurait pu connaître, excepté la présence des deux lunes qui décrivent dans le ciel deux orbites hélicoïdales, alternant sans interruption, ainsi qu’un épais brouillard visible dans les couches supérieures de l’atmosphère.

D’où vient alors le défaut de ce monde ? La phase d’habituation peut être aléatoire, éternelle, jamais accomplie, mais inverser la tendance paraît concevable, l’exploration de l’information sensorielle disponible exigeant de convoquer beaucoup d’observations, descriptions, conjectures, hypothèses.
Pour commencer, se concentrer sur le détail, voire le fragment, pierre et bois, métal et circulation. Et faire l’expérience qu’on ne peut rien appréhender car tout se délite littéralement sous l’effet du regard avant même qu’on ait pu toucher avec les mains, ni pierre, ni bois, ni vent ni eau : impossible de maintenir le lien avec la matière complexe, de préserver l’invariance perceptuelle de la moindre figure.
On peut formuler des équations dialectiques, par exemple : le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est, pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.

Errant dans le néant qui est, on en vient à supposer que peut-être le néant ne serait existant que pour soi seul. Cette hypothèse peut surprendre, mais après tout le ciel étoilé n’est qu’une illusion d’optique. Et puisque la planète ne semble pas sous l’emprise d’un système de croyance primitif (qui pourrait s’expliquer par la présence des deux lunes dans ses cieux), ni même sophistiqué (une iconolâtrie dont la connaissance aurait été la conséquence épistémologique), faut-il chercher, en deçà des codifications et des présupposés, à retrouver l’évidence première des phénomènes ? Mais comment comprendre les phénomènes sans le filtre du passé ? Et risquer de s’exposer aux pires tourments ?
Logiquement la difficulté devient insoutenable, presque absurde, une aporie, car la connaissance de l’univocité de l’éternité et du néant, l’ignorance du temps nécessitent de se défaire de la soumission à la durée et à la succession des événements. Or toutes les actions, ici, là, s’annulent à l’instant même où elles s’accomplissent. Pas d’effectuation de mouvements aux effets appropriés. On peut bien tenter d’interposer toutes les trames errantes de l’argumentation, l’intention la plus simple se dissout dans un trou d’air où la pesanteur n’a plus prise sur les corps.

Fallacy of equivocation

Femme 1 : Si c’est moi tu assumes les conséquences
Femme 2 : Non j’ai pas envie et puis je ne sais pas
Homme 1: C’est quoi les conséquences ?
Femme 3 : Franchement tu pourrais faire un effort
Femme 4 : Non je déclare les efforts interdits
Femme 5 : À qui parles-tu ?
Homme 2 : Quand où pourquoi qui je veux juste savoir avant de dire quoi que ce soit
Homme 3 : Il y a quelqu’un dehors
Femme 6 : C’était il y a longtemps et très loin d’ici pour le reste tu ne comprendrais pas
Femme 5 : Moi aussi j’ignore ce qui s’est passé pendant ce temps je veux savoir
Homme 4 : Moi je ne veux pas me confronter à toutes ces choses
Homme 5 : En réalité ça ne s’est pas passé comme on se l’imagine je veux dire tout ça est incertain
Femme 3 : Tu veux dire ce qui est vrai ici maintenant n’est pas une vérité éternelle ?
Homme 3 : C’est exact il n’y a plus personne dehors
Femme 1 : Toi tu as toujours voulu nous égarer aujourd’hui encore tu t’acharnes à
Homme 3 : Tu ferais mieux de te taire cesse de vouloir nous enfermer dans ta double contrainte
Femme 4 : Et alors si trois font quatre on est si loin de la vérité ?
Femme 2 : Je comprends rien si on sortait faire un tour on écouterait le bruit du vent sur le lac
Homme 4 : Oui partons je ne veux plus voir ces fantômes misérables
Homme 2 : Ne soyez pas grandiloquents vous vous complaisez dans l’impressionnisme
Femme 3 : Mais alors comment doit-on penser je ne sais pas et la véracité de la langue ?
Femme 2 : C’est parce que tout coule rien ne peut être fixé
Homme 5 : La vue est trompeuse fuyante c’est pourtant simple
Homme 1 : Non c’est trop simple les ignorants ne sont pas innocents par défaut et c’est vrai aussi pour les misologues
Femme 3 : Tu t’égares
Homme 3 : Mais je veux savoir je me demande entendez-vous ou bien ne discernez-vous que le brouillard ?
Femme 4 : Pour moi ce n’est plus une question je préfère rester seule plutôt que de côtoyer des ombres
Homme 2 : Ah ah tu pourrais être l’ombre de toi-même
Femme 2 : Mais un peu de clarté dans vos propos moi je n’entends que des injonctions gratuites
Femme 6 : Attends je pourrais raconter des histoires
Homme 2 : C’est trop tard car c’est ici que la comédie prend fin
Femme 4 : Moi je n’ai plus de mémoire je ne suis même pas mélancolique alors comment pourrais-je me souvenir ?

Réplicateur 4

Errant dans le néant qui est, on finit par supposer un autre rapport dans le raisonnement pratique : le néant ne serait existant que pour soi seul. Cette hypothèse peut surprendre, mais après tout le ciel étoilé n’est qu’une illusion d’optique. Logiquement, pourtant, la difficulté devient insoutenable, car la connaissance de l’univocité de l’éternité et du néant, l’ignorance du temps nécessitent de se défaire de la soumission à la durée et à la succession des événements. Ainsi, la répétition irrépressible et presque nécessaire de toute chose, comme frapper dans une balle de tennis, remplir un cahier de notes et toujours en recommencer un autre, faire défiler les idées sans qu’aucune ne se fixe, observer la régularité d’un cristal et ne jamais trouver le moindre défaut et poursuivre toujours l’observation, toutes ces actions, ici, là, s’annulent en s’accomplissant.
La planète n’étant pas non plus sous l’emprise d’un système de croyance primitif (qui pourrait s’expliquer par exemple par la présence des deux lunes dans son ciel), ni même sophistiqué (une iconolâtrie qui aurait la connaissance comme conséquence épistémologique), il faut peut-être chercher à retrouver l’évidence première des phénomènes, en deçà des codifications et des présupposés. Mais comment comprendre les phénomènes sans le filtre du passé ?

Réplicateur 3

Sur cette planète ignorée de l’astronomie, aujourd’hui science morte, il semble que, par nécessité, ce qui est étonnement devient problématique. Si on s’élève un peu, on remarque pourtant que ce lieu au nom étrange, effacé des archives terrestres, est semblable en tout point à un monde qu’on aurait pu connaître, excepté la présence des deux lunes qui décrivent dans le ciel deux orbites hélicoïdales, alternant sans interruption, ainsi qu’un épais brouillard visible dans les couches supérieures de l’atmosphère.

D’où vient alors le défaut de ce monde ? La phase d’habituation peut être aléatoire, éternelle, jamais accomplie, mais inverser la tendance paraît concevable. Il faut convoquer beaucoup d’observations, des conjectures, des hypothèses. Pour commencer, se concentrer sur le détail, voire le fragment, pierre et bois, métal et circulation. Et remarquer qu’on ne peut l’appréhender car tout se délite littéralement sous l’effet du regard avant même qu’on ait pu toucher de ses mains. Ni pierre, ni bois, ni vent ni eau. Il semble impossible de maintenir le lien avec la matière complexe.

Il faut tenter aussi des équations dialectiques, par exemple le défaut de ce monde est que c’est ce qui relève du néant qui est. Pierre et bois sont néant, le néant est pierre et bois.

Cependant, à x milliards d’années-lumière de la Terre, à errer dans le néant qui est, il peut être difficile de se résoudre à l’hypothèse du néant.

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